Stern, quant à lui, la main toujours posée sur la joue, cria :
— Ne discutez pas avec lui, il faut lui passer la camisole de force ! Et l’expédier à la villa Kanatchikova1.
Soudain tout le monde fit silence à nouveau. Un pistolet venait d’apparaître dans la main de Novimski : Elisa reconnut le Bayard, témoin de son honteux fiasco.
— Assis ! Tout le monde assis au premier rang ! commanda l’assistant. On se tait. On écoute. Le temps est compté !
Sima se mit à pousser des glapissements aigus. Vassilissa Prokofievna s’exclama :
— Mes aïeux ! Il va nous tuer, ce fou ! Asseyez-vous, ne l’excitez pas !
Kostia, Lev Spiridonovitch et Stern battirent en retraite et se laissèrent tomber chacun dans un fauteuil. Ce faisant, Rézonovski, dans son effroi, atterrit sur les genoux de son ex-épouse, laquelle n’émit pas même un cri de protestation alors qu’en temps normal pareille privauté lui eût coûté fort cher.
Seul le Japonais ne manifesta aucune peur.
— Donne le pissotolet, imbécile, dit-il avec douceur tout en continuant d’avancer. Djentiment.
L’acoustique de la salle était merveilleuse. Le coup de feu retentit avec une telle puissance qu’Elisa en eut les oreilles bouchées. Dans la cave où elle s’était entraînée au tir, le Bayard était plus silencieux. Massa venait juste de descendre du hanamiti. Il leva les bras en l’air et dégringola au bas de la scène, devant les fauteuils du premier rang. Il était blessé à la tête. Du sang coulait de son oreille déchirée, tandis qu’une traînée rouge lui barrait la tempe. Quelques gouttes éclaboussèrent Sima Abrikossova qui, horrifiée, se prit à pousser des hurlements stridents.
Quelle confusion s’ensuivit ! Ces cris furent le signal de la débandade pour tous les acteurs. Seul Gazonov, assommé, resta gisant sur le sol, tandis que Fandorine ne bougeait pas de sa place.
Elisa lui empoigna le bras.
— Il est devenu fou ! Il va tous nous tuer ! Fuyons !
— La retraite est coupée, répondit Eraste Pétrovitch sans quitter la scène des yeux. Et c’est trop tard.
Les trois portes de la salle se révélèrent fermées à clef, et personne ne se fût risqué à s’échapper par les coulisses : le dément était assis sur la scène, jambes croisées, et agitait son arme. Il leva la main, visa en l’air, et tira une nouvelle fois. Une pluie de miettes de cristal tomba du lustre.
— Tout le monde à sa place ! cria Novimski. Voilà deux minutes perdues pour rien. Ou bien voulez-vous mourir comme des animaux stupides, sans avoir rien compris ? Je fais mouche à tous les coups. Si dans cinq secondes l’un de vous n’est pas assis au premier rang, je l’abats.
Tous revinrent à leurs fauteuils dans une même cavalcade et s’assirent, le souffle court. Elisa ne s’était pas éloignée d’un pas d’Eraste Pétrovitch. Celui-ci releva Massa, l’installa à côté de lui et essuya d’un mouchoir sa blessure sanglante.
— Nan ja ? demanda Gazonov, les dents serrées.
— Une contusion. J’ai oublié le mot japonais.
L’autre secoua la tête.
— Dje ne palalu pas de l’égalatinuru ! C’est quoi ? Ça ?!
Il tendit le doigt en direction de Novimski.
La réponse de Fandorine fut énigmatique :
— Onze un, et un neuf. Je suis infiniment coupable. J’ai c-compris trop tard. Et je n’ai pas d’arme sur moi…
Un nouveau coup de feu éclata. Des éclats de bois volèrent, arrachés au dossier du fauteuil vide voisin.
— Silence dans la salle ! A présent c’est moi, le metteur en scène ! Et c’est mon bénéfice ! L’amende pour bavardage, c’est une balle. Il reste huit minutes !
Novimski gardait sa main gauche posée sur le coffret, là où se trouvaient les boutons électriques.
— Si vous tentez le moindre geste rapide, j’appuie.
L’assistant s’adressait à Fandorine.
— Je vous tiens à l’śil. Je sais comme vous êtes prompt et agile.
— Ce n’est pas seulement une commande d’éclairage, n’est-ce pas ?
Eraste Pétrovitch se tut un instant et grinça des dents.
Elisa l’entendit de manière très nette.
— La salle est m-minée ? Vous êtes un ancien officier du génie, c’est vrai… Et je suis un satané idiot…
Ces derniers mots avaient été prononcés tout bas.
— Que v-voulez-vous dire par « m-minée », souffla Noé Noévitch, soudain aphone. Avec des b-bombes ?!
— Eh bien, voilà, Eraste Pétrovitch, vous avez ruiné tout l’effet ! lança Novimski d’un ton contrarié. Je ne voulais parler de ça que tout à la fin. Du travail d’orfèvre en matière d’électrotechnique ! Les charges sont calculées de telle sorte que l’onde explosive détruise tout à l’intérieur de la salle, sans endommager le bâtiment. Cela s’appelle une « implosion ». Ce qui se trouve hors des limites de notre monde commun, à vous et à moi, ne m’intéresse pas. Tout cela peut bien rester. Silence, messieurs les artistes ! cria-t-il à l’auditoire qui commençait à s’agiter et murmurer. Qu’avez-vous à caqueter comme ça ? Pourquoi, maître, avez-vous la main crispée sur le cśur ? C’est vous-même qui le disiez : le monde entier est un théâtre, et le théâtre est le monde entier. L’Arche de Noé est la meilleure troupe du monde. Nous tous, purs et impurs, sommes un modèle idéal d’humanité ! Combien de fois nous l’avez-vous répété, maître ?
Stern s’écria dans une plainte :
— Tout cela est vrai ! Mais pourquoi nous faire tous sauter ?
— Il y a deux actes sublimes en art : la création et la destruction. Par conséquent il doit y avoir deux types de démiurges : des artistes du Bien et des artistes du Mal, ou encore des artistes de la Vie et des artistes de la Mort. Se pose encore la question de savoir lesquels sont supérieurs aux autres. Je vous ai servi fidèlement, j’ai été votre élève, j’ai attendu que vous appréciiez à leur juste valeur mon dévouement, mon zèle sans limites ! J’étais prêt à me contenter du rôle d’artiste de la Vie, de metteur en scène de théâtre. Mais vous vous gaussiez de moi. Vous avez donné mon rôle à cette nullité d’Emraldov. Vous disiez que j’étais un valet à tout faire, que mon numéro était le neuf. Alors j’ai inventé mon propre spectacle ! Ma splendide représentation à bénéfice ! Vous êtes ici onze artistes jouissant de tous vos droits, qui tous prétendez à de bons rôles, qui tous désirez être numéro un. Vous êtes des unités, alors que je ne suis qu’un neuf. Appréciez donc la beauté de ma pièce : j’ai découvert un point où onze unités s’assemblent avec un seul neuf. A exactement 11 heures, 11 minutes, du 11e jour du 11e mois de l’an 1911 – Novimski éclata de rire –, notre théâtre va s’envoler dans les cieux. Quand le compteur de l’horloge électrique affichera les nombres 11:11, le tonnerre éclatera, accompagné d’éclairs. Et s’il vous venait à l’idée de faire du grabuge, je presserais le bouton du détonateur moi-même : voyez, je garde le doigt dessus. Le toit et les murs de cette arche seront notre sarcophage ! Avouez, maître, qu’on n’a pas vu de spectacle aussi sublime depuis le temps d’Erostrate ! Avouez-le, et reconnaissez que l’élève a surpassé le maître.
— Je reconnaîtrai tout ce que vous voudrez, mais n’appuyez pas ! Débranchez l’horloge ! supplia Noé Noévitch sans quitter des yeux la main gauche du fou, qui pas un instant ne se détachait du boîtier. Votre trouvaille sur les chiffres est incomparable, phénoménale, géniale, nous apprécions tous sa beauté, nous sommes tous transportés d’admiration, mais…
— Fermez-la !
L’assistant tourna son pistolet du côté du metteur en scène, et celui-ci parut avaler sa langue.