11:11:01 ; 11:11:02 ; 11:11:03 ; 11:11:04…
Avec un cri guttural, Gazonov bondit sur la scène. Il chancela cependant, vacilla sur ses jambes et s’effondra.
— Les coludons ! cria-t-il. Elisa-san, les coludons !
— Quoi ? demanda la jeune femme d’une voix perdue, comme hypnotisée par le clignotement des chiffres.
11:11:05 ; 11:11:06 ; 11:11:07…
Rampant en crabe, le Japonais se hissa jusqu’au seuil de la maisonnette de la geisha, roula sur les nattes de paille et tira de toutes ses forces le boîtier vers lui, arrachant les cordons électriques qui s’y trouvaient reliés. Le tableau de contrôle s’éteignit, tandis qu’une pluie d’étincelles, bizarrement, tombait du plafond, au-dessus de la salle.
— Oufou ! souffla Gazonov.
Il s’allongea sur le dos et plissa les paupières. La tête devait lui tourner.
— La djolie molt attendula. D’abol, une belle vie.
Il n’y aura pas d’explosion. Nous sommes sauvés, songea Elisa. Sur quoi elle éclata en sanglots. Quel intérêt, s’il s’était tué, lui, en se fracassant sur le sol ?! Mieux eût valu qu’ils mourussent ensemble, enveloppés par le vacarme et les flammes !
— Eraste Pétrovitch… Il nous a tous sauvés et il est mort, il est mort… gémit-elle.
Massa rouvrit les yeux et s’assit. Il regarda son maître étendu sur le ventre, et protesta d’un ton outragé :
— C’est moi qui vous ai sauvés tous. Le maîtle m’a aidé. Il a dit seulement : « Massa, jû ichi byou ! », « Massa, onze secondes », et il est palati en coulant. Et moi, dje suis lesuté à me culeuser la tête : qu’est-ce qu’il avait voulu dile ? Je l’ai tellement culeusée, ma tête, que j’avais mal. Difficile de léfulechil. Mais j’ai compuli !
— Quelle différence ça fait ?… Il s’est tué ! Il est tombé d’une telle hauteur !
Elle se traîna à genoux jusqu’au bien-aimé, se colla à son dos et se mit à pleurer.
Gazonov lui toucha l’épaule.
— Poussez-vous, s’il vous palaît, Elisa-san.
Il écarta doucement la jeune femme. Palpa ici et là le gisant et hocha la tête d’un air satisfait. Puis il retourna Fandorine sur le dos. Le visage était pâle, inerte, d’une insupportable beauté. Elisa se mordit la main pour ne pas hurler de douleur.
Mais le Japonais, quant à lui, traita le héros chu à terre de manière fort peu respectueuse. D’un doigt, il lui souleva le menton, se pencha et entreprit de lui souffler dans le nez.
Les longs cils d’Eraste Pétrovitch frémirent et ses paupières s’ouvrirent toutes grandes. Ses yeux d’un bleu sombre fixèrent Massa, d’abord avec indifférence, puis avec stupéfaction.
D’un geste brusque, il repoussa le Japonais.
— Que te p-permets-tu là ? s’écria-t-il avant de promener son regard sur la scène et dans la salle.
Le miracle s’était produit !
Il était vivant, vivant !
Gazonov prononça quelques mots en secouant la tête d’un air réprobateur. Le visage de Fandorine se fit embarrassé.
— Massa dit que j’ai totalement désappris à sauter de haut. Il y a longtemps que je ne me suis pas ent-traîné. Il a raison. J’ai les os intacts, mais sous le choc j’ai perdu connaissance. Il y a de quoi avoir honte. Mais bon, qu’en est-il de notre artiste du Mal ?
Le maître et le serviteur se mirent tous les deux à palper et masser Novimski. Celui-ci poussa un cri. Lui aussi était vivant.
— C-constitution excep-ptionnellement robuste. Il s’en tire avec une clavicule cassée, résuma Eraste Pétrovitch en revenant vers la salle. Tout est fini, rassurez-vous ! Ceux qui le veulent peuvent se lever. Ceux qui sont trop émotionnés feront mieux de rester dans leurs fauteuils. Messieurs les acteurs, allez chercher de l’eau pour les dames. Et des sels.
Prudemment, ne croyant pas encore tout à fait à leur salut, quelques-uns quittèrent leur siège. La première à bondir sur ses pieds fut la Linotova.
— Ne le touchez pas ! Vous lui faites mal ! lança-t-elle à Massa, occupé à ligoter les poignets de l’assistant avec sa ceinture.
— Il faut l’expédier au bagne ! Il a failli tous nous bousiller ! tempêtait Méfistov en menaçant Novimski de son maigre poing. Je témoignerai lors du procès ! Oh, on peut compter sur moi !
Noé Noévitch s’épongeait le haut du crâne avec un mouchoir.
— Abandonnez cette idée, Anton Ivanovitch, de quel procès parlez-vous ? C’est un malade mental.
Le directeur de l’Arche reprenait vie à vue d’śil. Sa voix s’était déjà affermie, son regard étincelait. Il monta sur la scène et se campa dans une pose pleine de majesté devant Novimski gémissant.
— Bravo pour ce bide phénoménal, mon cher disciple sans talent. Un artiste doué d’un génie si particulier mérite bien une place à la villa Kanatchikova par moi déjà évoquée. On y applique des méthodes de soin d’avant-garde, et je crois même qu’on y trouve un cercle d’art dramatique. Quand vous serez un peu retapé, peut-être en prendrez-vous la direction.
Stern manqua tout à coup partir en vol plané, bousculé par la Linotova qui venait de bondir derrière lui.
— Vous n’avez pas le droit de vous moquer de lui ! C’est lâche et indigne ! Guéorgui Ivanovitch est malade !
Elle s’agenouilla et entreprit d’essuyer le visage du blessé, maculé de saleté et de poussière.
— Georges, je vous aime de toute façon ! Je vous aimerai toujours ! J’irai vous rendre visite chaque jour à l’hôpital ! Et quand vous serez guéri, je vous emmènerai. Tout le malheur est que vous vous êtes imaginé dans la peau d’un titan. Mais il n’est pas besoin d’être un titan ! Les titans passent leur temps à bomber le torse, et c’est pourquoi ils sont malheureux. Les petits vivent mieux, croyez-moi. Vous voyez comme je suis petite ? Vous deviendrez pareil. Nous sommes faits l’un pour l’autre. Vous finirez par le comprendre. Pas maintenant, mais plus tard.
Hébété, assailli par la douleur, Novimski était incapable de parler. Il essayait seulement de se tenir à l’écart de l’« idiote ». A en juger par ses grimaces, il ne souhaitait nullement devenir un petit homme.
— Eh bien, chers collègues ! s’exclama Noé Noévitch. Ce spectacle-bénéfice s’est au moins révélé impressionnant ! On peut juste regretter qu’il ait eu lieu à huis clos. Si nous racontons ça maintenant, personne ne nous croira. On dira que nous avons monté toute l’affaire de toutes pièces, et farci nous-mêmes le théâtre d’explosifs pour nous faire de la réclame… Mais à propos… murmura-t-il, soudain inquiet, les explosifs en question, est-ce qu’ils ne risquent pas de sauter tout seuls pour une raison quelconque ? Je vous en supplie, parlez moins fort ! Xantippa Pétrovna, cessez de crier comme ça !
APRÈS LE BÉNÉFICE
Reconstitution
La femme aimante berça de belles paroles l’homme qui avait failli faire sauter le théâtre. Puis arriva une voiture d’ambulance, et des infirmiers emmenèrent le fou ligoté, en le soutenant de chaque côté avec sollicitude. Vassilissa Prokofievna, pleine de compassion, oubliant l’horreur qu’elle venait de vivre, couvrit de son manteau les épaules de l’assistant au moment de son départ et, qui plus est, le bénit d’un signe de croix.