Les gens sont indulgents pour les fous, songea Fandorine, et sans doute ont-ils raison. Et cependant, ce type de dérangement psychique qu’on nomme psychose maniaco-dépressive engendre les criminels les plus dangereux de la terre. Ils ont en propre une obstination de fer, une intrépidité absolue, une ingéniosité virtuose. La plus grosse menace vient de ceux souffrant d’un délire de grandeur. De ceux qui sont possédés non par le mesquin diablotin de la concupiscence, mais par l’idée démoniaque de transformer le monde. Et qui, s’ils échouent à changer le monde selon leur idéal, sont prêts à anéantir tout le règne vivant. Par bonheur, aucun Erostrate n’était encore en pouvoir de réduire en cendres le temple de la vie, il avait les bras trop courts. Cependant le progrès créait des moyens de destruction de plus en plus puissants. La guerre à venir – visiblement inéluctable, hélas – serait plus sanguinaire que toutes celles que les hommes avaient déjà connues. Elle éclaterait non seulement sur la terre et à la surface des mers, mais aussi dans l’air, dans les profondeurs de l’eau, partout. Or le siècle ne faisait que commencer, le progrès technique était en marche, et rien ne pourrait le stopper. Georges Novimski n’était pas un simple metteur en scène raté auquel son amour-propre d’artiste avait fait perdre la raison. C’était le prototype d’un criminel d’un genre nouveau. Qui ne se contenterait plus du théâtre pour modèle d’existence, et voudrait transformer le monde entier en une gigantesque scène, y monter des pièces de sa propre composition, où l’humanité se verrait attribuer le rôle de masse docile, et, si le spectacle était un four, faire périr avec lui le théâtre de l’univers. C’est ainsi que tout se terminerait. Les fous saisis par la grandeur et la beauté de leurs idées feraient sauter la Terre. Le seul espoir était qu’il se trouve des gens qui sachent les arrêter à temps. Sans eux, le monde était condamné.
Mais ces gens n’étaient pas tout-puissants. Ils étaient vulnérables, susceptibles de faiblesses. Par exemple, un certain Eraste Pétrovitch Fandorine, confronté à une catastrophe d’échelle non pas universelle mais microscopique, avait failli permettre qu’un modèle de réalité disparaisse. Il convient de reconnaître que, tout au long de cette absurde histoire, il s’était conduit de manière pitoyable.
Bien sûr, il avait des circonstances atténuantes.
Primo, il n’était plus lui-même. Il était devenu aveugle et muet, avait perdu toute clarté de pensée, tout self-control. Cette fois-ci les deux parties – criminel et enquêteur – souffraient d’aliénation mentale, chacune à sa façon.
Secundo, il était difficile de ne pas s’égarer dans le labyrinthe d’un monde artificiel où le jeu est plus vrai que la réalité, le reflet plus captivant que l’être, où l’art de la diction remplace les sentiments, tandis que le grime dissimule les visages. Il n’y avait qu’au théâtre, dans un milieu de gens de théâtre, qu’un crime pouvait être commis avec pareil mobile et dans pareilles circonstances.
Le petit officier des lointaines marches de l’empire eût continué à traîner son sabre de soldat, tel le lieutenant Saliony des Trois Sśurs de Tchekhov, en agitant son démonisme devant les demoiselles de garnison, si le tourbillon du théâtre, arrivé par les airs jusque dans ce trou perdu d’Asie, ne l’avait empoigné, arraché au sol, tourneboulé et emporté au loin.
Le petit homme avait désiré devenir un grand artiste et, pour assouvir cette faim dévorante, s’était trouvé prêt à sacrifier n’importe quoi et n’importe qui, y compris lui-même.
Son amour pour Elisa était une tentative désespérée de se raccrocher à la vie, de s’éloigner du processus d’autodestruction auquel l’entraînait son obsession de l’art. Et en amour, Novimski avait agi exactement comme le lieutenant Saliony : il avait ridiculement fait le siège de l’objet de sa passion, jalousant férocement ses rivaux et se vengeant cruellement des Touzenbach plus chanceux que lui.
Que pouvait-il être de plus bête que le coup du serpent ? Georges s’était placé à côté d’Elisa, et s’il était le seul à avoir gardé son sang-froid, c’était parce que c’était lui qui avait glissé le reptile dans la corbeille. Dans la steppe d’Asie centrale, Novimski avait probablement appris à manipuler les reptiles : pareil hobby seyait fort bien au lieutenant démoniaque. (N’oublions pas qu’il conservait un flacon de venin de cobra, venin dont il avait enduit la lame de la rapière.) Il savait que la morsure d’une vipère de septembre ne présentait pas de danger particulier, et avait exprès exposé sa main. Il comptait susciter ainsi chez la Belle Dame une ardente reconnaissance qui, en grandissant, se fût ensuite transformée en amour. Ce premier sentiment, Georges avait bel et bien réussi à le faire naître, mais il ignorait que, chez les femmes, reconnaissance et amour relèvent de ministères différents.
En même temps que cette déception, Novimski en avait connu une autre, artistique celle-là. Il n’avait pas obtenu le rôle de Lopakhine qu’il espérait tant. Ce rôle était revenu à Hippolyte Emraldov. Profondément blessé par l’ingratitude de Stern, le maître qu’il idolâtrait, l’assistant s’était révolté, comme un jour un autre assistant, l’ange Satan, s’était soulevé contre le Maître éternel. Toute personnalité de nature maniaque, en équilibre à la frontière de la folie, est susceptible de basculer un jour dans celle-ci. Quelque chose claque dans le cerveau, certaine idée fixe y surgit et prend forme, qui par son caractère apparemment incontestable aveugle l’individu, subjugue sa conscience – et c’en est alors terminé, il n’est point de chemin de retour.
Pour Georges, cette illumination avait été l’idée délirante des onze unités et du chiffre neuf. A l’évidence, elle lui était venue soudainement, dans un moment de désespoir total, et l’avait hypnotisé de son éclat. Et malgré tout, au début, il était encore disposé à épargner le monde, à ne pas le détruire. La première inscription disait : « Reprenez-vous ! »
Le futur « bénéficiaire » avait offert au théâtre-monde une telle possibilité. Il avait tué Emraldov qui, non content de lui avoir « volé » son rôle, courtisait Elisa de manière éhontée. Le plan de Novimski était clair et avait semblé au début fonctionner. Le metteur en scène avait chargé son assistant de jouer le rôle de Lopakhine aux répétitions, en attendant qu’on eût trouvé à Emraldov un remplaçant digne de ce nom. On pouvait être sûr que si Stern avait invité, comme il en avait l’intention, une célébrité extérieure à rejoindre la troupe – que ce fût Leonidov ou un autre –, le théâtre russe eût subi une nouvelle perte. Juste la veille de la première, un malheur eût frappé Lopakhine, et l’on n’eût pu faire autrement que de laisser Novimski monter sur scène. Mais Fandorine avait débarqué avec son drame japonais, et le plan, bien qu’élaboré avec une précision mécanique, s’était écroulé.
Dès lors que l’assistant avait compris qu’il était vain d’espérer d’Elisa un sentiment réciproque, il s’était consacré entièrement à son projet apocalyptique. Les dernières inscriptions, apparues à mesure que le calendrier ajoutait de nouvelles « unités », n’invitaient plus personne à « se reprendre ». Le verdict avait été prononcé et confirmé. Le théâtre-monde s’envolerait dans les airs, et Elisa, faute de s’être fiancée sur terre, accéderait au rang de fiancée céleste.
Mais il convenait que la fiancée demeurât chaste et pure jusqu’au jour de ses noces. C’est pourquoi le « futur marié » éliminait tous ceux qu’il soupçonnait de vouloir attenter à sa vertu.
Ainsi avait péri ce jeune idiot de Limbach. C’était bien sûr l’assistant qui lui avait fourni le laissez-passer permettant d’accéder aux étages des artistes. Le gosse avait certainement adoré l’idée d’attendre Elisa dans sa propre loge, pour la féliciter en tête à tête du succès de la première.