La mise en scène avait été montée de main de maître. On sait que les individus maniaques, quand ils sont la proie de leur idée fixe, peuvent faire preuve d’une ingéniosité hors du commun. Le coup de couteau en travers du ventre devait rappeler la menace de harakiri formulée par le hussard. Au cas où le subterfuge serait éventé (à ce moment Novimski savait déjà que Fandorine menait une enquête et que l’homme était expérimenté), le criminel avait pris des mesures de précaution. Tout d’abord, il s’était muni d’une sacagne – l’arme des bandits moscovites. Ensuite, il avait tracé sur la porte avec du sang les deux lettres « Li ». Le stratagème était astucieux, et il avait atteint son but. Au cas où l’enquêteur ou bien Fandorine ne croiraient pas au harakiri, il serait possible de leur souffler la solution de l’énigme du nom inachevé, ce à quoi Novimski s’était employé avec beaucoup d’habileté. De manière apparemment fortuite, il avait orienté la conversation sur le passé de Mister Svist, mais avant que le vrai nom de l’ancien policier eût été prononcé, il s’était prestement retiré dans l’ombre. Il savait que l’hameçon serait avalé.
Eraste Pétrovitch souffrait de voir le nombre d’erreurs qu’il avait commises. D’avoir permis si longtemps à l’assassin de le mener par le bout du nez !
Le plus vexant était que sa toute première hypothèse, la plus évidente, l’avait tout de suite conduit à Novimski. Mais celui-ci avait réussi à se tirer d’affaire et même à gagner sa confiance… Quelle honte, mais quelle honte !
Son erreur initiale avait été de tenir l’empoisonnement du jeune premier pour un meurtre de sang-froid, soigneusement prémédité, alors qu’il s’agissait en réalité du geste d’un artiste qui, sans balancer, mettait sa propre vie sur le tapis. Hélas, Fandorine n’avait pas deviné que l’empoisonneur jouait avec Emraldov à chances égales, et cherchait à éprouver le destin. Il n’y avait pas eu assassinat, à strictement parler, mais duel. Seulement le pauvre Hippolyte n’en savait rien : il ignorait qu’en choisissant la coupe il décidait de son propre sort. Sans doute les deux hommes avaient-ils trinqué, puis bu l’un et l’autre, le « démoniaque » voulant se frotter lui aussi à la fatalité.
Novimski décida de procéder de même manière avec Fandorine tout près de le démasquer, en empoisonnant cette fois non pas une coupe de vin mais la lame d’une épée. Ces intermèdes impressionnants, au dénouement mortel, devaient lui paraître de fantastiques trouvailles de mise en scène ! Mais Eraste Pétrovitch n’avait pas été trahi par la chance qui le servait toujours. Le chasseur avait manqué être victime du traquenard qu’il avait lui-même tendu, et n’avait réussi à s’en dépêtrer que grâce à une exceptionnelle présence d’esprit et au faux témoignage de Zoïa Linotova, amoureuse de lui, dont il ne doutait pas qu’elle le couvrirait.
Cet épisode risqué n’avait cependant pas suffi à ramener « l’artiste du Mal » à la raison. L’idée morbide du spectacle-bénéfice était déjà trop solidement ancrée dans son esprit. Il lui fut plus facile de renoncer à sa foi dans le destin. Qu’on s’en souvienne : « Le destin est aveugle, avait-il déclaré. Seul l’artiste est voyant ! »
Or sans conteste, il était un comédien fort doué. Stern avait sous-estimé cet « acteur de troisième plan ». Georges avait interprété avec talent son rôle de benêt, empoté mais noble cśur.
L’expédition aux Sokolniki présentait pour lui un danger non négligeable. Toute la version imaginaire des faits, qu’il avait si soigneusement élaborée, risquait de s’effondrer si jamais Fandorine parvenait à coincer le Tsar et à le forcer à une confession sincère. Sans doute, tandis qu’il marchait au côté d’Eraste Pétrovitch dans la nuit du parc, le maniaque avait-il hésité : n’était-il pas plus sûr de tirer dans le dos de l’enquêteur trop zélé ? Cependant son instinct de machinateur lui avait soufflé qu’il valait mieux s’en abstenir. L’allure même de Fandorine (sa démarche tigresque de shinobi prêt à passer à l’action) indiquait qu’il était impossible de prendre un tel homme au dépourvu.
Novimski avait agi de manière plus subtile. Il avait entraîné les « pinschers » loin de la maison, puis était revenu espionner ses occupants. Dès que la conversation avec le Tsar avait pris un tour fâcheux pour lui, Georges était entré en scène, manifestant à nouveau un total mépris du danger. La ruse avait fonctionné. Eraste Pétrovitch, comme le dernier des nigauds, avait parcouru la moitié de l’Europe, lancé sur une fausse piste. Encore heureux qu’il ne se fût pas embarqué pour l’Amérique. Le lendemain, 12 novembre, il eût appris par le New York Times qu’une mystérieuse explosion s’était produite dans un théâtre moscovite…
Pour tuer Aguilev, nouvel entêté prétendant à la main de la fiancée, Novimski ne s’était plus guère dissimulé. Il s’était permis une imprudente fantaisie en décorant la gorge de son rival d’une série de onze « un ». Mais même avec cet indice, Fandorine n’avait pas su deviner à temps le projet psychopathique du meurtrier et empêcher le « spectacle-bénéfice » d’avoir lieu. A cause d’un conflit entre sa raison et ses sentiments, Eraste Pétrovitch avait failli permettre que la troupe, cette molécule d’humanité, fût anéantie.
Chaque fois que Fandorine relisait l’Ecclésiaste ses yeux s’arrêtaient sur un verset évoquant le « jour où tremblent les gardiens de la maison ». Il se disait alors : Ceux qui gardent la maison n’ont pas le droit de trembler. Ils doivent rester fermes, garder l’śil ouvert, et prévenir à temps le danger. C’est leur mission, leur voie, le sens de leur existence. Toute sa vie, il s’était compté dans les rangs de cette armée-là. Et voilà qu’il avait tremblé, qu’il avait fait preuve de faiblesse. Et la maison qu’il s’était chargé de protéger avait failli connaître l’apocalypse.
Plus question de se relâcher, se dit Eraste Pétrovitch quand les infirmiers eurent emmené le malade et que la tension hystérique qui régnait dans la salle se fut un peu relâchée. Je suis un être adulte, je suis un homme mûr. Assez d’enfantillages.
Il se laissa tomber dans le fauteuil à côté d’Elisa, qui était la seule à ne pas crier, ni agiter les bras, ni montrer aucun signe d’épouvante, et se tenait simplement assise, immobile, le regard absent.
— C’est fini, le c-cauchemar est terminé. La chimère s’est évanouie. J’ai une proposition à vous faire.
Il prit ses doigts, qu’il trouva flasques et glacés.
— Cessons de jouer à la vie, vivons plutôt.
La jeune femme, cependant, parut ne pas entendre ces derniers mots.
— Terminé, dites-vous ?
Elle secoua la tête.
— Mais pas pour moi. Mon cauchemar personnel ne s’est enfui nulle part.
— Vous parlez de votre ex-époux ? Du khan Altaïrski ? C’est bien lui que vous surnommez Gengis Khan, n’est-ce pas ?
Elle releva la tête et le regarda avec effroi.
— Mon Dieu, Eraste Pétrovitch, vous aviez promis d’oublier… C’est ma psychose, vous l’avez dit vous-même… Ce n’est pas du tout ce que j’avais à l’esprit…
— Si, si, c’est bien cela. Vous vous êtes mis dans la t-tête qu’Emraldov, Limbach et Aguilev avaient été tués par votre ancien mari, par jalousie. Ils ont effectivement été assassinés. Mais l’auteur de ces meurtres n’est pas le khan Altaïrski, c’est Georges. Il n’est plus dangereux à présent. Rassurez-vous.
Eraste Pétrovitch désirait en venir au plus vite à l’essentiel – qui l’avait conduit à s’asseoir auprès d’Elisa. Parler enfin avec elle, en évitant les non-dits et les sottises, comme il appartient à des personnes adultes.