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— Depuis Saint-Pétersbourg… Mon ami, mon très cher ! Ne causez pas ma perte ! Noé Noévitch me discréditerait dans tout le monde du théâtre ! Je ne trouverais plus d’engagement dans aucune troupe digne de ce nom ! Croyez-moi, je sais me montrer reconnaissante !

Elle s’était rapprochée d’Eraste Pétrovitch, le souffle soudain haletant. Il loucha dans son décolleté, esquissa une grimace et détourna la tête.

Le visage de Sima s’inonda à nouveau de larmes avec la même fantastique facilité.

— Ne me regardez pas avec un tel mépris ! C’est insupportable ! Je préfère encore me tuer !

— Ne sortez pas de votre emploi de soubrette, m-mademoiselle.

Il la salua d’une légère inclination de la tête puis s’en fut d’un pas vif vers la sortie, se contentant de faire signe à Massa de le suivre.

De l’amour et du mariage

Avant d’entreprendre quoi que ce fût, il convenait de conduire le Japonais chez un spécialiste des traumatismes crâniens. Le fait que Massa vacillât d’un pied sur l’autre, ajouté à la teinte verdâtre de son visage, suscitait chez Eraste Pétrovitch une certaine inquiétude. Suspecte également était sa soudaine volubilité. Par expérience, Fandorine savait que si un Japonais bavardait sans relâche, c’était qu’il se sentait en piètre état et cherchait à le dissimuler.

Tandis qu’ils roulaient vers la clinique de Devitchié Polé, le commotionné ne parlait plus de Sima ni de l’inconstance des femmes, mais de lui-même et de l’héroïsme des hommes.

D’abord Fandorine présenta ses excuses pour son saut calamiteux, avant de féliciter son assistant de la présence d’esprit dont il avait fait preuve.

— Oui, répondit Massa avec gravité. Je suis un véritable héros.

Eraste Pétrovitch lui glissa alors cette remarque :

— C’est fort possible, mais laisse aux autres le soin d’en décider.

— Vous vous trompez, maître. Tout homme décide lui-même d’être ou non un héros. Il faut faire un choix, et dès lors n’en plus dévier. Un homme qui d’abord choisirait d’être un héros, pour ensuite changer d’avis, offrirait un bien triste spectacle. Mais l’homme qui au beau milieu de sa vie passe tout à coup de non-héros à héros risque de ruiner son karma.

Eraste Pétrovitch releva ses lunettes d’automobile sur son front et jeta un coup d’śil inquiet à son passager : n’était-il pas en train de délirer ?

— Peux-tu être plus explicite ?

— L’homme-héros consacre son existence à servir telle ou telle idée. Peu importe quelle cause ou quelle personne il défend. Le héros peut avoir une femme et des enfants, mais mieux vaut qu’il s’en abstienne. Triste est le sort de la femme qui a lié son destin à celui d’un héros. Et plus triste encore, celui de ses enfants. Il est affreux pour eux de grandir avec le sentiment que leur père est toujours prêt à les sacrifier à sa mission.

Massa poussa un soupir plein d’amertume.

— Il en va tout autrement, quand vous êtes un non-héros. L’homme de cette sorte choisit une famille et s’engage à la servir. Il n’a pas à faire le héros. Ce serait comme si un samouraï trahissait son suzerain à seule fin de parader devant le public.

Fandorine écoutait avec attention. Les considérations philosophiques de Massa se révélaient parfois intéressantes.

— Et quelle cause sers-tu, toi ?

Le Japonais le regarda avec stupeur, la mine offensée.

— Vous le demandez encore, maître ? Il y a trente-trois ans, je vous ai choisi, vous. Une fois pour toutes, et pour toute la vie. Des femmes agrémentent parfois – ou plutôt assez souvent – mon existence, mais je ne leur promets pas beaucoup et je ne me lie jamais à celles qui attendent de moi que je leur sois fidèle. Je leur réponds que j’ai déjà quelqu’un à servir.

Et Eraste Pétrovitch se sentit envahi de honte. Confus, il toussa plusieurs fois pour chasser la boule qui s’était formée dans sa gorge. Massa vit que son maître était gêné, mais n’en comprit pas la vraie raison.

— Vous vous reprochez votre amour pour Elisa-san ? Vous avez tort. Ma règle ne vous concerne pas. Si vous souhaitez aimer une femme de toute votre âme et sentez que cela n’entrave pas votre mission, alors grand bien vous fasse.

— Mais… en quoi, à ton avis, consiste ma mission ? demanda Fandorine d’un ton prudent, se rappelant qu’un quart d’heure plus tôt il méditait sur « les gardiens de la maison ».

Le Japonais haussa les épaules avec insouciance.

— Je n’en ai pas la moindre idée. Ça m’est égal. Il suffit que vous ayez une idée quelconque et que vous la serviez. Mon idée à moi, c’est vous, et je vous sers. Tout est très simple et harmonieux. Bien sûr, aimer de toute son âme représente un très grand risque. Mais si vous voulez avoir l’avis d’un homme qui s’y connaît bien en matière de femmes, une comme Elisa-san nous conviendrait mieux que tout.

— Nous conviendrait ?!

Eraste Pétrovitch considéra son serviteur d’un śil sévère, mais le regard de Massa était franc et limpide. Et il lui fut tout de suite évident, de manière certaine, qu’il n’y avait jamais rien eu entre Elisa et le Japonais. Seul l’obscurcissement de son jugement avait pu le conduire à imaginer Massa capable de traiter l’élue de son maître comme une femme ordinaire.

— Vous ne voudriez tout de même pas que s’immisce entre nous une femme jalouse qui me haïrait à cause de tout ce qui nous lie, vous et moi ? N’importe quelle épouse normale agirait ainsi. Mais une actrice, c’est une autre histoire. Outre son époux, elle a le théâtre. Elle n’a pas besoin de cent pour cent de vos actions, quarante-neuf lui suffisent.

L’automobile cahota sur des rails de tramway puis coupa la ceinture des Jardins.

— Tu comptes sérieusement me marier ? demanda Fandorine, en russe cette fois-ci. Mais p-pourquoi ?

— Poul qu’il y ait des enfants, et que dje sois leul péléceputeul. Un fils, précisa Massa après réflexion. Dje ne clois pas pouvoil applende quoi que ce soit de bon à une fille.

— Et que tâcherais-tu d’enseigner à mon fils ?

— Le plus impolotant. Ce que vous, vous ne poullez pas lui enseigner, maîtle.

— Intéressant ! Et qu’est-ce donc que je ne pourrai pas enseigner à mon fils ?

— A êtle heuleux.

Terriblement surpris, Fandorine mit un moment à trouver quoi répondre. Il n’avait jamais réfléchi au fait que sa vie, vue de loin, pût paraître malheureuse. Le bonheur, n’était-ce pas l’absence de malheur ? Le plaisir, n’était-ce pas l’absence de souffrance ?

— Il n’est pas de bonheur en ce monde, mais la paix, oui, et la liberté, déclara-t-il, se remémorant une formule consacrée qui lui avait toujours beaucoup plu.

Massa réfléchit, réfléchit, pour finalement exprimer son désaccord :

— C’est un raisonnement erroné, fait par une personne qui redoute d’être heureuse, répondit-il en repassant au japonais. Ce doit être la seule chose dont vous ayez peur, maître.

Le ton condescendant qu’il avait employé rendit Fandorine furieux.

— Va donc au diable, philosophe à la manque ! Ce sont des vers de Pouchkine, et un poète a toujours raison !

— Pouchikinu ? Oooh !

Massa afficha une mine empreinte de respect, allant jusqu’à s’incliner. Il respectait l’opinion des grands hommes.

Dans la salle d’attente de la clinique universitaire, alors qu’on l’emmenait pour l’examiner, le Japonais fixa soudain Eraste Pétrovitch de ses petits yeux perçants.

— Maître, je vois à votre visage que vous comptez partir à nouveau en expédition sans moi. Je vous le demande, ne me punissez pas comme ça. J’ai les oreilles qui tintent, et les idées un peu embrouillées, mais ça n’a pas d’importance. C’est vous qui prendrez les décisions, moi, je me contenterai d’agir. Pour un vrai samouraï, une caboche abîmée, ce n’est rien du tout.