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Fandorine lui donna une bourrade dans le dos.

— Allez, va, que le senseï puisse te retaper. Un vrai samouraï doit avoir le teint jaune, et toi tu es tout vert. Et puis cette affaire que j’ai à régler est insignifiante, ce n’est même pas la peine d’en parler.

Cependant, Eraste Pétrovitch ne s’en fut pas tout de suite exécuter son plan. Il passa d’abord au bureau du télégraphe puis au central téléphonique interurbain. Quand son Isotta s’arrêta devant l’immeuble de rapport indiqué par Sima, la nuit commençait déjà à tomber.

Le khan Altaïrski logeait au bel étage, dont il occupait toute la moitié gauche.

— Qui devoir annoncer ? demanda le portier, un solide gaillard à moustache noire, vêtu d’une tcherkeska, un énorme poignard à la ceinture, cependant qu’il dévisageait Fandorine d’un śil soupçonneux. Sa Haute Dignité être occupée. Elle manger.

— Je m’annoncerai m-moi-même, répondit Eraste Pétrovitch d’un ton débonnaire.

Il saisit le djigit par le cou. En même temps, il pressa son pouce sur le point « suï », son index sur le point « min », et retint le corps devenu soudain inerte, afin d’éviter tout bruit inutile. Ladite manipulation produisait un sommeil morbide mais profond, d’une durée de quinze à trente minutes, selon la robustesse de l’organisme.

Fandorine laissa haut-de-forme et manteau dans le vestibule, puis s’observa un instant dans la glace, le temps de vérifier sa coiffure. Après quoi il s’en fut par le couloir, guidé par un mélodieux tintement d’argenterie.

Sa Haute Dignité était en effet occupée à se restaurer.

Un homme brun, à la calvitie avancée et aux sourcils fournis, dont la physionomie boudeuse parut à Fandorine vaguement familière, mâchait d’un air maussade en sirotant du vin rouge. A en juger par cette boisson, ainsi que par le porcelet entamé et le jambon de Hollande trônant sur la table, le khan n’observait guère la charia dans son régime alimentaire.

A la vue de l’inconnu, le maître de maison oublia de refermer la bouche et resta comme pétrifié, avec entre les dents le morceau de pain dans lequel il venait de mordre. Un serviteur, frère jumeau du portier expédié au pays des songes, se figea lui aussi, une carafe de vin dans les mains.

— Qui est-ce donc ? Pourquoi l’a-t-on laissé entrer ? gronda le khan d’une voix terrible, après avoir craché le pain sur la nappe. Moussa, fous-le dehors !

Fandorine secoua la tête. Comment pouvait-on épouser, même pour quelques jours, un pareil malotru ? Il fallait absolument sauver cette femme non de ses ennemis imaginaires, mais d’elle-même.

Le serviteur posa le récipient et se rua sur Eraste Pétrovitch en criant comme un jars. Celui-ci fit subir à Moussa le même traitement qu’à son frère : il l’endormit et l’allongea sur le sol avec précaution.

Le sang se retira du crâne chauve et olivâtre du mari abandonné. S’attendant que le visiteur importun serait reconduit sur-le-champ, le khan s’était empli la bouche de vin, mais n’avait pas eu le temps d’avaler, et à présent le liquide dégoulinait sur son menton et rougissait la serviette empesée. Le spectacle était sinistre : comme si l’homme eût été victime d’une attaque compliquée d’une hémorragie de la gorge.

— Qui êtes-vous donc ? dit Sa Haute Dignité, renouvelant sa question, mais sur un ton tout à fait différent, empreint non plus d’indignation mais d’effroi.

— Mon nom est Fandorine. Mais peut-être pour vous deviendrai-je Azraël, ajouta Eraste Pétrovitch, par allusion à l’ange de la mort des musulmans. Tout dépendra de l’issue de notre c-conversation.

— Fandorine ? Alors je sais qui vous êtes. Vous êtes l’auteur de cette pièce idiote, ainsi qu’un détective amateur disposant de solides relations. J’ai fait prendre des renseignements sur vous.

Le khan arracha sa serviette maculée de vin, et croisa majestueusement ses bras sur sa poitrine, exhibant des doigts chargés de bagues étincelantes.

— Je vous vois un peu rassuré.

Fandorine s’assit près de lui, et d’un geste distrait s’empara d’une fourchette à dessert.

— Vous avez tort. Je serai b-bref. Vous cessez d’importuner Mme Lointaine. Et d’un. Vous lui accordez immédiatement le divorce. Et de deux. Dans le cas contraire… vous vous exposez à des contrariétés.

Il grimaça : le calembour était décidément exécrable. Mais Eraste Pétrovitch jugeait inutile de préciser le sens de sa menace. L’adversaire ne méritait manifestement pas qu’on prît des gants avec lui, et par ailleurs le ton de la voix et le regard étaient toujours plus éloquents que les paroles.

Que le khan fût mort de peur, cela sautait aux yeux. Encore un peu, et il tomberait dans les pommes.

— J’ai déjà résolu moi-même de ne plus m’approcher de cette folle ! s’exclama Sa Haute Dignité. Elle a voulu me tirer dessus avec un pistolet !

C’était la première fois qu’Eraste Pétrovitch entendait parler de cette histoire de pistolet, mais il n’en fut pas autrement surpris. Il est dangereux de pousser à bout une femme au tempérament artiste.

— Ne vous en prenez qu’à vous-même. Vous n’aviez pas à vous faire passer pour un assassin. Mais par conséquent, nous sommes d’accord sur le p-premier point. Reste le second.

Altaïrski bomba le torse.

— Jamais je ne lui accorderai le divorce ! C’est hors de question !

— Je sais, dit Fandorine en plissant les paupières d’un air songeur, vous avez déclaré à Elisa que l’épouse d’un khan ne pouvait avoir d’amants, ni se marier avec un autre homme. Mais pour la veuve d’un khan, les choses sont très différentes.

Sans doute son interlocuteur n’était-il pas assez effrayé malgré tout. Eraste Pétrovitch l’empoigna solidement au collet en lui appuyant la fourchette en argent sur la gorge.

— Je pourrais vous tuer en d-duel, mais je ne vais pas me battre avec un misérable qui terrorise des femmes sans défense. Je me contenterai de vous faire la peau. Tenez, comme à ce p-porcelet, là.

Le khan loucha vers le plat, les yeux injectés de sang.

— Vous ne me tuerez pas, répondit l’entêté d’une voix sifflante et oppressée. Vous n’êtes pas de ce bord-là, tout au contraire. Je vous l’ai dit, je me suis renseigné sur vous. Je me renseigne sur tous ceux qui tournent autour d’Elisa… Mais après tout, tuez-moi, si vous voulez ! De toute façon, je n’accorderai jamais le divorce !

Pareille fermeté avait de quoi éveiller un certain respect. Visiblement, la première impression produite par Sa Haute Dignité demandait à être corrigée. Eraste Pétrovitch reposa la fourchette et se recula.

— Vous aimez donc tant votre femme ? demanda-t-il, étonné.

— Qui parle d’amour, nom de Dieu !

Altaïrski frappa du poing sur la table, s’étranglant de rage et de haine.

— Elisa, cette sssa…

Le visage de Fandorine se tordit d’une grimace furieuse, et le khan aussitôt ravala son injure.

— Cette sacrée bonne femme a brisé ma vie ! Mon père m’a privé de mon droit d’aînesse ! Et si je divorce, il me laissera sans aucune rente ! Cent vingt mille roubles par an ! Et que devrai-je faire alors, dites-moi ? Besogner ? Jamais un khan Altaïrski ne s’abaissera à pareille ignominie. Tuez-moi plutôt !

L’argument était de poids. Eraste Pétrovitch réfléchit. Il n’allait tout de même pas tuer, en effet, ce potentat à la fois faible et fourbe, ce dandy au crâne chauve, cet ennemi du travail ?

— Pour autant que je comprends, vous voulez épouser Elisa. Mais un mariage civil ne pourrait-il vous convenir ? demanda le mari d’un ton obséquieux.