Lui aussi, à l’évidence, désirait trouver un compromis.
— C’est à la mode aujourd’hui. Ça lui plaira. Et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Je vous le jure ! Si vous voulez, je pars m’installer à Nice, à jamais ! Mais n’exigez pas de moi l’impossible !
Il s’en fut à pied de la rue Kouznetski Most à l’hôtel Métropole. Il avait besoin de rassembler ses pensées, de se préparer à son entrevue avec Elisa. Le vent de novembre tentait de lui ôter son haut-de-forme, il devait le retenir sur sa tête.
Il m’est arrivé une chose fort banale, se disait-il. Une personne sur deux, sans doute, passe par la même épreuve. Pourquoi imaginais-je que je serais épargné ? Certes cette maladie qu’on appelle « le démon de midi » semble frapper les autres hommes pour des raisons différentes. J’ai lu des choses sur le sujet. Les uns sentent tout à coup qu’il ne leur reste plus guère longtemps à jouir de leurs facultés de mâle, et cette prise de conscience les plonge dans l’affolement. Les autres s’avisent un jour qu’ils n’ont pas assez batifolé dans leur jeunesse. Je n’appartiens, je crois, ni à la première ni à la seconde catégorie. Ce n’est pas d’une maladie que j’ai été victime. C’est plutôt d’un traumatisme. Comme on sait, un os se brise plus facilement là où il a déjà été fracturé. La même chose s’est produite pour moi, par un concours de circonstances, mon cśur a craqué le long d’une cicatrice ancienne.
Mais est-il bien important de savoir exactement par quel caprice du destin l’amour te tombe dessus ? Il vient, il ouvre ta porte toute grande. Ta demeure familière s’illumine soudain d’une lumière aveuglante. Tu te regardes, tu observes ta vie d’un autre śil, et ce que tu vois te déplaît. Tu peux jouer les coureurs de jupons chevronnés, et tout changer en aventure galante ; tout de suite le scintillement s’affaiblit. Tu peux jeter le visiteur importun à la porte et donner un tour de clef : après quelque temps le logis se retrouve plongé dans son obscurité habituelle. Tu peux aussi céder à la panique, sauter par la fenêtre et te sauver au bout du monde. A dire vrai, j’ai usé de ces trois moyens. Et maintenant il m’en faut essayer encore un autre : simplement faire un pas à sa rencontre et ne pas détourner les yeux. Cela demande du courage.
Tel était le monologue plein de bon sens qu’Eraste Pétrovitch se récitait à lui-même, mais plus il approchait de l’hôtel, et plus il se sentait nerveux. Dans le hall de l’établissement, une idée lâche lui traversa même l’esprit : Mais peut-être qu’Elisa n’est pas dans sa chambre ?
Cependant, le réceptionniste lui apprit que Mme Lointaine était bel et bien chez elle, et obligeamment appela à l’étage après avoir demandé :
— Qui dois-je annoncer ?
— Fandorine…
Eraste Pétrovitch avait la gorge sèche. Les enfantillages allaient-ils recommencer ?
— Elle vous prie de monter.
De toute manière, j’ai le devoir de l’informer que son mari lui accorde son entière liberté ! se tança Fandorine. Et quant au reste… C’est son affaire !
Et c’est dans ce même état d’esprit encoléré qu’il entama la conversation.
Il déclara qu’il n’y avait plus rien à craindre.
Que le khan Altaïrski était une canaille et un vaurien sans envergure, mais pas un assassin. Qu’en tout cas il allait disparaître désormais de la vie de la jeune femme. Qu’il n’accepterait jamais de divorcer, mais qu’il lui accordait une liberté totale.
Que le mystère des deux décès survenus à Saint-Pétersbourg était élucidé. Après la mort prématurée de l’entrepreneur de théâtre venu de Kiev, Bolelslav Ignatiévitch Fourchtatski, comme c’est toujours la règle en pareil cas, on avait procédé à une autopsie. Le télégramme envoyé par le service médico-légal indiquait que la cause de la mort était un arrêt cardiaque, et qu’aucune trace de poison n’avait été découverte. Le khan Altaïrski avait simplement profité de ce triste événement pour menacer son épouse rebelle.
Il en allait autrement du ténor Astralov. Une conversation téléphonique avec l’enquêteur chargé de l’affaire avait permis d’établir que la blessure causée par le rasoir était presque identique à celle qui avait abrégé les jours du sieur Aguilev : une entaille régulière, présentant une légère inclinaison de la gauche vers la droite. Celle-ci pouvait avoir été pratiquée soit par la victime elle-même assise sur une chaise, soit par une personne qui à ce moment se tenait derrière son dos. Le 11 février, jour de la mort d’Astralov, Elisa était déjà membre de la troupe de l’Arche de Noé, elle avait fait la connaissance de Novimski et celui-ci – chose qui n’avait rien d’étonnant, jugea bon de glisser Fandorine – s’était immédiatement pris pour elle d’un amour passionné. De quelle manière exactement le meurtrier avait-il réussi à s’introduire, armé d’un rasoir, d’abord chez Astralov, puis auprès d’Aguilev ? La question n’avait pas encore été tout à fait tirée au clair, cependant, sur ce point, on pourrait interroger le maniaque lui-même. Après tout ce qui s’était passé, il n’avait aucune raison de se taire ; en outre, les gens de cette sorte adoraient se vanter de leurs « exploits ». Novimski raconterait tout très volontiers.
Elisa écouta ce rapport sans l’interrompre. Elle avait croisé les bras sur la table, à la manière d’une lycéenne studieuse. Ses yeux étaient rivés au visage d’Eraste Pétrovitch, mais celui-ci préférait regarder à côté. Il craignait de perdre le fil.
— Mes explications vous suffisent-elles, ou bien souhaitez-vous jeter un coup d’śil au télégramme ? Il est possible de demander une copie intégrale du rapport d’autopsie. Et même de faire procéder à une exhumation et à une seconde exp-pertise.
— Je vous crois, dit Elisa d’une voix étouffée. Vous, je vous crois. Mais le fait demeure inchangé ; ces gens ont été tués à cause de moi. C’est atroce !
— Lisez Dostoïevski, madame. La beauté est une chose effrayante et terrible.
Il avait adopté exprès un ton plus sec, ne voulant pas verser dans la sentimentalité.
— Elle pousse les uns à vouloir atteindre les cieux, et précipite les autres au cśur de l’enfer. La mégalomanie a inexorablement conduit Novimski sur le chemin de l’autodestruction. Cependant, si le dément avait trouvé chez vous un sentiment réciproque, il eût perdu l’envie de dominer le m-monde. Il était prêt à se contenter de votre amour. Tout comme moi…
Cette dernière phrase lui avait échappé malgré lui. Fandorine avait enfin regardé Elisa dans les yeux, et ce qu’il comptait n’aborder qu’après une solide introduction était sorti tout seul de sa bouche. Il était trop tard pour reculer. Au reste, sans manśuvres diplomatiques ni préludes tactiques, c’était encore mieux.
Eraste Pétrovitch prit une profonde inspiration, puis prononça un discours qui n’était pas celui d’un gamin, mais bel et bien d’un mari (enfin, tout au plus d’un candidat au mariage, civil, qui plus est) :
— Je vous ai dit que j’étais amoureux de vous, vous vous rappelez ? Eh bien, je me trompais. Je vous aime, commença-t-il d’un ton maussade, presque accusateur.
Après quoi il se tut un instant pour laisser à Elisa la possibilité de réagir.
— Je le sais, je le sais ! s’exclama-t-elle.
Ayant commencé sur le mode bourru, Fandorine se trouvait forcé de continuer de même :
— C’est parfait que vous le sachiez. Mais j’espérais entendre aut-tre chose. Par exemple : « Moi aussi. »
— Je vous aime moi aussi, je n’ai pas cessé durant tout ce temps ! s’écria aussitôt Elisa, des larmes dans les yeux. Je vous aime follement, désespérément !