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ANNEXE

E. F.

DEUX

COMÈTES

DANS UN CIEL

SANS ÉTOILES

PIÈCE

POUR THÉÂTRE DE MARIONNETTES

EN TROIS ACTES

AVEC CHANTS, DANSES, TOURS DE MAGIE,

SCÈNES D’ESCRIME

ET MITIYUKI

PERSONNAGES :

OKASAN,

propriétaire de la maison de thé Yanagi

KUBOTA,

conseiller du prince de Satsuma

O-BARA,

fille adoptive d’Okasan, geisha de haut rang

YUBA,

son élève

IZUMI,

fille adoptive d’Okasan, geisha de haut rang

SEN-TIAN,

son élève

KINJO,

un voleur

LE PREMIER ASSASSIN

SOGA,

surnommé Premier Sabre, rônin vivant dans la maison de thé

LE SECOND ASSASSIN

FUTOYA,

riche marchand

L’INVISIBLE,

jônin du clan des shinobi

LE SILENCIEUX,

guerrier du clan des shinobi

LE RÉCITANT

La scène est divisée en deux parties qui apparaissent tour à tour par rotation du plateau circulaire. Dans l’une des moitiés, le décor est constant : il montre le jardin de la maison de thé et la chambre d’Izumi ; dans l’autre, les décors changent. A gauche de la scène vient s’appuyer la passerelle du hanamiti, laquelle s’avance dans la salle jusqu’à hauteur du cinquième rang environ. Entre le hanamiti et le mur latéral subsiste un espace vide. Durant toute l’action, le récitant se tient assis à droite, au bord de la scène, vêtu d’un strict kimono noir orné de blasons. Il est éclairé par en bas par la faible lumière d’une lanterne de papier.

ACTE UN

Premier tableau

Une estrade est installée devant les portes grandes ouvertes de l’accueillante maison de thé Yanagi. En son centre, un luth shamisen sur son support ; exposés près du bord : deux coussins, l’un grand et luxueux, l’autre plus petit et modeste. On entend une musique douce et paisible.

Le récitant (d’un maillet de bois, il frappe un tambour posé devant lui, produisant un son étouffé et caverneux).

C’est la maison de thé Yanagi bien connue

En notre capitale pour son art raffiné

Des plaisirs délicats. Son honnête patronne,

Pour asseoir son succès, a pris dessous son aile

Deux sublimes geishas aux talents sans égal.

Depuis lors son renom n’a plus fait que grandir,

Et partout à présent Yanagi est célèbre.

Ce jour, de Satsuma, la lointaine province,

Arrive un visiteur de très haute importance,

Qui, de son attention, honorera le temple

Abritant la beauté, et l’art, et l’élégance.

En pareille occasion, on a ouvert en grand

Les portes d’apparat pour que chacun pût voir

Le grand honneur rendu à l’établissement.

Badauds, jeunes et vieux, depuis l’aube s’assemblent

Ici devant la scène. Quand verra-t-on encore

Celles qui par leurs chants et leurs danses ne charment

Que l’oreille et les yeux du noble et du marchand ?

Avant de prononcer la dernière strophe, le récitant bat du tambour, et le public s’élance sur le hanamiti. Désireux d’occuper une place la plus proche possible de la scène, les spectateurs s’installent dos à la salle. Au premier rang, les apprenties geishas : la jeune Yuba et l’adolescente Sen-Tian ; derrière elles, le marchand Futoya et le premier assassin (costumé en moine, coiffé d’un grand chapeau de paille), puis le voleur Kinjo et le rônin Soga (vêtu d’un kimono rapiécé, mais arborant deux sabres à la ceinture).

Le récitant (battant tambour).

Et voici la patronne, Okasan est son nom,

Qui veut dire « maman » simplement car ici

Pour tous, en vérité, elle est comme une mère.

Avec de grands égards, de joie toute tremblante,

Elle conduit son hôte à la meilleure place.

Le seigneur Kubota, il convient de le dire,

Auprès du suzerain, prince de Satsuma,

Est de par sa fonction conseiller et ministre.

Okasan, avec force courbettes, fait s’asseoir le samouraï à la place d’honneur. Elle-même s’agenouille modestement à son côté. A l’apparition de l’hôte, tous les spectateurs sur le hanamiti s’inclinent très bas. Pendant que Kubota converse avec la propriétaire de la maison de thé, tous observent une respectueuse immobilité. Seule Sen-Tian remue, incapable de rester en place.

Okasan. Oh ! qu’il m’est agréable, très cher Kubota-san, que vous ayez gardé le souvenir de moi au bout de tant d’années ! Ah ! bien sûr j’ai vieilli, et suis devenue laide, mais de vous voir mon cśur de nouveau de bonheur se met à palpiter.

Avec élégance elle couvre son visage de sa manche – exécutant le geste dit d’« aimable confusion ».

Kubota. Comment t’oublierait-on ? Ces jours sont si précieux ! Mais quand l’automne est là, il serait insensé d’aller verser des larmes sur le printemps dernier. Non, nous ne sommes plus ceux qu’alors nous étions. Le passé est enfui, cependant nous serions bien fous et bien ingrats d’en vouloir au destin. Tu me vois à présent grand et puissant seigneur, dignitaire important élevé au pinacle, quant à toi tu possèdes cette maison de thé, la meilleure de toutes et la plus réputée. Si je te rends visite, c’est pour autre raison que chanter les beaux jours dont nous gardons mémoire. Mon suzerain m’envoie chargé d’une mission. Sa Splendeur aimerait pour nourrir ses plaisirs prendre pour concubine une geisha, de celles résidant en ces lieux, en notre capitale.

Okasan agite ses manches avec grâce, exécutant le geste dit de « grand et joyeux étonnement ».

Kubota. Mon prince est habitué à me tenir pour juge. Il m’a donné mission de courir à la ville. J’ai devoir d’explorer chaque maison de thé, et pour son arrivée d’avoir déjà choisi pour le moins dix geishas parmi les plus exquises. Leurs talents montreront, pour qu’une soit élue. Quel enviable destin attend en vérité celle qui aura su notre prince séduire ! Songe combien d’argent alors te reviendrait. Et combien ta maison gagnerait en prestige !

Okasan. Je n’oserais rêver d’un si sublime honneur. J’ai déjà récompense à vous voir de mes yeux.

Elle exécute le geste dit de « plus profonde gratitude ».

Je vais vous présenter ce qui fait le renom de ma pauvre demeure. Sans rien dissimuler, je vous dévoilerai chacun de mes trésors. Aurais-je en vain donné l’ordre d’ouvrir les portes toutes grandes ? Ma maison et mon cśur mêmement vous sont toujours acquis.

Elle exécute le geste dit d’« infinie sincérité ».

Tout d’abord devant vous vient ma fille O-Bara. Son talent vient d’éclore. Ne soyez point sévère.

Elle frappe dans ses mains.

Apparaît O-Bara, fille adoptive de la propriétaire, qui monte sur la scène. Elle porte un magnifique kimono de brocart à doublure écarlate. Son haut chignon est orné d’épingles à cheveux en forme de papillons. Son visage, comme il appartient à celui d’une geisha, est fardé d’une épaisse couche de blanc. Ses mouvements sont précis, hardis, chacun de ses gestes respire la sensualité.

Yuba monte à son tour, trottine vers la scène, puis en s’inclinant remet à sa maîtresse un petit tambour avant de battre en retraite aussitôt.

Le spectacle commence. O-Bara tout d’abord danse sur un air rapide, battant la mesure en frappant son tambour. Durant tout ce temps elle ne quitte pas le visiteur des yeux, montrant par divers moyens qu’elle n’est là que pour lui.

Le récitant (pendant que danse O-Bara).

« O-Bara » ou « la Rose » ! Il est quelque raison

Qu’on lui donne ce nom, car le temps d’un éclair

Le cśur de l’homme est pris, percé de ses épines.