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Elle n’a point d’égale, quand elle a résolu

D’allumer des passions, ou encor d’éveiller

La générosité. O-Bara sait fort bien

Pourquoi l’hôte est venu. (Dans la maison de thé

Depuis longtemps déjà la rumeur a couru.)

De charmer Kubota, elle s’est mis en tête,

Afin que celui-ci devienne son allié

Et l’aide à devenir concubine du prince.

La danse est terminée. L’élève récupère le tambour, la geisha s’agenouille auprès du shamisen et chante d’une belle voix, grave et un peu rauque, sans cesser de regarder le samouraï.

O-Bara (elle chante).

Comme le liseron s’enroule

Autour du puissant cryptomère

Je voudrais me lover, seigneur,

Liane, autour de votre corps.

Toutes mes feuilles, mes pétales,

Mon doux parfum et mes fleurettes,

Je ne les dédierais qu’à vous,

Mon souverain, trésor précieux !

Kubota écoute, balançant la tête au rythme du chant. Okasan l’observe en coin, pour s’assurer qu’il est satisfait.

Pendant qu’O-Bara danse et chante, voici ce qui se produit sur le hanamiti.

Kinjo, profitant du fait que les spectateurs sont absorbés par le spectacle, s’attelle à son métier de voleur. D’abord il fouille habilement son voisin le rônin : il glisse la main dans sa ceinture, puis dans sa large manche, soulève par-derrière un pan du kimono. Mais il ne trouve rien qui en vaille la peine et secoue la tête, la mine dégoûtée. Progressant à croupetons, il se glisse un peu plus avant. Il entreprend de s’attaquer au marchand. La fortune cette fois-ci lui est plus favorable. De la manche de l’homme, il retire une bourse, de sa ceinture, une blague à tabac en soie et une pipe dorée, il découvre en outre dans la doublure du kimono une poche secrète où il pêche plusieurs pièces d’or.

La geisha achève sa représentation. Elle salue uniquement Kubota, en s’inclinant très bas, avec un profond soupir qu’elle accompagne du geste dit de « sensuelle émotion », puis s’éloigne vers le côté opposé de la scène, où elle prend place.

Kubota (à la patronne). Quel délice ! Je ne puis en rassasier mes yeux. J’ai beau n’être plus jeune, je sens mon sang bouillir. Au prince elle plaira d’autant plus, c’est certain. A la princesse, certes, comment la comparer ? Le père pour le fils a choisi une épouse. Ne pensait point à la beauté, mais au profit pour le trésor…

Okasan. Me permettrez-vous là d’inviter Izumi ? Elle est d’un autre style, mais est aussi très bien.

Kubota acquiesce de la tête. La patronne frappe dans ses mains.

Entre Izumi. Elle est vêtue d’un kimono discret mais élégant, couleur bleu pâle, brodé d’argent. Elle se meut avec aisance, sans presque toucher terre, les yeux baissés. Elle salue d’abord le visiteur, puis la patronne, puis le public. Son élève Sen-Tian se lève d’un mouvement brusque, court jusqu’à la scène et lui tend un éventail, après quoi elle ne se presse nullement de retourner à sa place.

Izumi entame une danse lente et raffinée.

Kubota (d’un ton ému). Oh, qu’elle a de noblesse ! Le motif est si pur, de cette danse ; elle est l’incarnation du saule au-dessus du flot calme !

Sen-Tian (d’une voix sonore). Vous avez entendu, grande sśur ! Votre danse a été appréciée ! Au saule il vous compare, penché dessus les flots !

Okasan. Ah ! le garnement ! L’insupportable enfant ! Elle n’est que depuis peu chez nous, pardonnez-la !

Kubota est si captivé par la geisha qu’il n’a entendu ni le cri de Sen-Tian ni les excuses d’Okasan. Sen-Tian revient en courant prendre l’éventail des mains d’Izumi. Celle-ci s’agenouille auprès du shamisen, dont elle s’accompagne pour chanter.

Izumi.

La vraie beauté point ne se montre,

Point n’aveugle ni saute aux yeux.

Sa voix est si faible et si douce

Que le commun ne peut l’entendre.

Son charme est tout de perfection.

Emplie d’hermétique mystère,

D’elle ne montre qu’un atome

– Mais c’est assez pour l’homme instruit…

Sen-Tian (se tournant vers la salle). Vous avez entendu ? Elle chante à merveille ! Rien sur terre n’est si beau que mon Izumi-san !

Yuba lui flanque un coup de coude dans les côtes, la fillette se tait.

Pendant qu’Izumi danse puis chante, le voleur poursuit son travail. Après avoir dépouillé le marchand, il s’en prend au « moine ». Une surprise l’attend cette fois-ci. N’ayant rien trouvé dans la manche de l’homme, Kinjo soulève le bas de sa robe, et découvre le scintillement d’une lame de sabre dénudée. Le voleur apeuré s’éloigne, toujours à croupetons. Il trouve refuge derrière Yuba. Il va pour glisser la main dans la ceinture de la jeune femme, mais, incapable de résister, caresse amoureusement la hanche rebondie que recouvre l’étoffe.

Sans se retourner, Yuba donne une claque sur la main de l’impertinent. Dès lors Kinjo se tient coi.

Izumi achève sa chanson. De nouveau elle salue de trois côtés et, baissant les yeux, quitte l’estrade pour aller s’agenouiller à côté d’O-Bara.

Kubota (à haute voix). S’il ne tenait qu’à moi, je n’irais pas plus loin chercher ce qu’il nous faut : nous ne saurions rêver meilleure concubine ! Jolie de sa personne, modeste, manières exquises ! Qui point ne lésera l’honneur du suzerain. Et chez elle surtout se voit le vrai yugen, sans quoi toute beauté sombre dans le vulgaire.

Il se penche vers Okasan et lui parle avec animation.

Le récitant.

Longtemps le samouraï porte aux nues Izumi.

Il chérit le yugen, « la secrète beauté »,

Dont la geisha nommait les sept sages principes

Dans le modeste chant qui charma le vieil homme.

Et pour conclure enfin, Kubota de tout cśur

A son ancienne amie donne un précieux conseil.

Kubota. Bien que le prince soit des arts grand connaisseur, il est bien jeune encore. Il pourrait être bon d’animer, colorer la représentation. Je ferai qu’en dernier la maison Yanagi se produise en spectacle.

Okasan exécute le geste dit d’« offense imméritée », mais Kubota lui sourit d’un air matois.

Le prince aura le temps de se sentir blasé des geishas, de leurs chants et de toutes leurs danses. Lors sera le moment d’exhiber tes merveilles. D’abord lance ta Rose (il hoche la tête en direction d’O-Bara) afin qu’il se réveille. Puis tu procèdes ainsi : quelque bouffon engage, ou bien jongleur habile. Le prince aime l’adresse. Qu’il rie à ce spectacle ingénu et naïf. Mais qu’Izumi paraisse, il restera sans voix. Cette scène vulgaire, en un parfait contraste, aura mis en lumière le très subtil yugen.

Le récitant.

Le noble visiteur prend congé. Okasan

Lui envoie des saluts, émue jusques aux larmes.

Sa bienveillante humeur, son conseil avisé

Pour la patronne augurent un profit fabuleux.

Okasan raccompagne le samouraï avec force courbettes. Tous les présents s’inclinent jusqu’à terre. Seul Soga – privilège des nobles – ne salue pas si bas.

C’est pourquoi il est le premier à voir le « moine » se redresser brusquement, sitôt le seigneur Kubota et Okasan disparus dans les coulisses, bondir sur ses jambes et, tirant l’arme qu’il tenait jusqu’alors dissimulée, s’élancer en avant.

Tout se déroule en l’espace d’un instant.

Sen-Tian, lâchant un glapissement, agrippe l’assassin par sa robe. L’autre trébuche, puis se libère, mais entre-temps Soga s’est relevé lui aussi et a dégainé son sabre.

L’assassin court vers Izumi avec un hurlement furieux, en brandissant sa lame. La jeune femme se fige et couvre son visage de ses mains. O-Bara s’écarte vivement, roulant sur le côté.

Les spectateurs s’égaillent dans un concert d’exclamations affolées.