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Yuba (d’un air embarrassé). Ah ! Que dites-vous là ! Votre grâce, écoutez : ce garçon est mon frère. Pour me rendre visite, il a fait long voyage. Il y a si longtemps que sommes séparés…

Le rônin fouille sans cérémonie un Kinjo terrifié. Il tire de sa manche les objets dérobés : peigne, miroir, épingle à cheveux. Yuba lève les bras au ciel, indignée. N’ayant pas trouvé d’armes, Soga se désintéresse de l’intrus.

Soga. Bon, si c’est là ton frère… je n’ai que faire de lui. Mais, ma jeune agitée, veillez à être sages ! Ne troublez pas la paix qui règne en la maison !

Sur quoi il disparaît tout aussi silencieusement.

Yuba. Misérable vaurien ! Gredin ! Voleur ! Fripouille ! Il est beau, le marchand ! Riche de quatre sous !

Elle lui frappe la poitrine de ses poings. Kinjo éclate de rire.

Kinjo. Mais regardez-moi ça ! Voyez quelle diablesse ! Elle est allée fouiller dans mon porte-monnaie ! Et je n’ai rien senti ! Quelles mains, quelle adresse !

Yuba. Si diablesse je suis, au moins je suis honnête ! Je ne t’ai rien chipé, quand toi tu te servais !

Kinjo. Voilà bien un exploit dont tu te peux vanter ! Mais si tu veux savoir, il n’est point de rival au métier de voleur. Comme l’air je suis libre. Nul ne me donne d’ordres. Le monde entier me sert. Je suis roi au milieu de la foule des hommes !

Je n’ai qu’un seul chagrin : je vis seul comme un ours. Je suis roi, mais sans reine, il m’ennuie de régner. Deviens donc ma compagne ! Et partons, toi et moi !

C’est sans ruse à présent que je m’adresse à toi. Tu es futée, agile, et mignonne à croquer. A nous deux nous ferions de juteuses affaires…

Il se penche vers elle et lui murmure à l’oreille. D’abord elle se détourne, puis commence à manifester de l’intérêt. Il l’enlace à nouveau.

Le récitant.

Kinjo le beau parleur cherche à la persuader,

Lui faisant miroiter vie libre et fol amour.

Mais pour prendre la route avec quelque butin

La pucelle se doit de l’aider comme il faut.

Cette riche demeure est propice aux aubaines.

Il suffit que Yuba flaire où sont les trésors.

Elle incline à céder à ces beaux arguments,

La charment les attraits d’une vie de voyages,

Et l’impérieux appel de son propre karma.

Les amants s’unissent en un baiser. Puis, tenant fermement Yuba par la main, Kinjo l’entraîne dans les profondeurs du jardin. A peine ont-ils disparu de la scène, une forme noire se détache de la lanterne de pierre. C’est le deuxième assassin, qui se tenait caché là. Il attrape dans son dos une petite arbalète, place un carreau sur l’arbrier et vise la silhouette d’Izumi jouant du shamisen.

Mais tout aussi soudainement que tantôt, Soga surgit sur l’engava. D’un bond, il est à terre et d’un unique coup de sabre tue le malfaisant. Celui-ci s’effondre en poussant un cri.

La musique s’interrompt. On voit Izumi se lever. Soga rengaine son arme et traîne le cadavre sous la véranda pour l’y dissimuler.

Le récitant.

Le fidèle gardien a de nouveau sauvé

Izumi du trépas. Le valeureux Soga

N’est point de ceux qui dorment, et sur le Premier Sabre

Toujours on peut compter. Il est troublé, inquiet :

Un nouvel attentat ! En hâte il escamote

Le corps sous l’engava. Il tient à protéger

La paix de la geisha. La pauvrette n’a pas

A savoir que la mort la guettait encore là.

Izumi entrouvre la cloison mobile, aperçoit Soga, se rassure et tire le shôji tout grand. On découvre l’intérieur de sa chambre : décor de fleurs, sol garni de tatamis. Deux tables basses au milieu de la pièce. Sur l’une un shamisen, sur l’autre un grand coffret en laque à tiroirs.

Izumi. Ah ! c’est vous, mon ami, mon très précieux gardien. Il m’a semblé pourtant que j’entendais un cri.

Soga. Un oiseau dans la nuit. Tout est calme alentour. Allez donc vous coucher, je reste et j’ouvre l’śil.

Izumi (frissonnant). A dormir, je ne songe ! Qui est l’être cruel dont le plus cher désir est la mort d’Izumi ?

Soga. Je vous ai sur ce point déjà interrogée : n’avez-vous souvenir d’un soupirant déçu ?

Izumi. Mais comment voulez-vous que de tous me souvienne ? Ils sont comme un essaim de mouches importunes, sans cesse bourdonnant : « Sois mienne, allons, sois mienne ! » Ils ne comprennent pas que le yugen séduit, mais que toujours fuyant il échappe à leurs doigts.

Peu me chaut des serments, peu me chaut des étreintes. Je n’aimerai jamais en ce monde aucun homme.

Soga écoute, tête basse. La voix d’Izumi s’adoucit.

Il n’est que vous, ami, qui sachiez me comprendre. Vous aussi au début quémandiez mon amour, mais étant généreux vous vous montrez content, que j’aime votre cśur et votre dévouement.

D’un geste, elle invite le rônin à monter dans la maison. En entrant, il écarte les shôji encore davantage et les laisse grands ouverts. Ils prennent place : Izumi devant le coffret, offrant son profil à la salle ; Soga en face d’elle.

Soga. Lors je fus un idiot dont l’absurde désir n’était pas d’admirer, mais de froisser la fleur. Vous regarder suffit au bonheur de mes yeux. Vous êtes près de moi, et ma vie est remplie. Pareille perfection je suis prêt à servir, jusqu’au jour de ma mort, et même tout un siècle.

Izumi. Le « siècle » des geishas ne se compte qu’en jours. Se fane la beauté, la perfection n’est plus : c’est une feuille morte… Quand dessus cette peau le temps aura tracé tout un réseau de rides, point longtemps n’attendrai, m’en suis fait le serment. Quand la beauté s’éteint, à quoi bon vivre encore ? Aussi dans mon coffret est celée cette chose. (Elle sort un stylet à la lame acérée, et le tient sous ses yeux.) Un coup, quelque douleur, et la fleur est coupée. Je ne permettrai pas qu’elle vienne à faner, je me refuserai à trahir le yugen !

Soga. Mais quels sont ces discours ! Vous n’avez pas vingt ans ! Croyez que l’on connaît beauté d’autre nature. Elle vient en échange à celle qui s’éclipse, quand on a bellement cheminé dans sa vie…

Izumi (d’un ton léger, en rangeant le stylet). Vous êtes dans le vrai, j’ai bien du temps encore. Jeunesse peut durer au moins cinq ou sept ans.

Le récitant bat du tambour.

La geisha change de visage, sa voix tremble.

Ah ! comment ai-je pu oublier ce détail : quelqu’un ourdit déjà de raccourcir mes jours…

Elle se tourne avec effroi vers le jardin, comme si celui-ci recelait un danger. Soga l’imite, la main sur son sabre. Tous deux se figent.

La lumière s’éteint lentement, le rideau se ferme.

La scène pivote.

Troisième tableau

Un temple à l’abandon. La nuit. Dans le fond se dessine la vague silhouette d’une grande statue de Bouddha.

Le récitant bat du tambour. Entre Futoya, qui promène autour de lui un regard anxieux. Il a dans les mains un sac de taille modeste mais pesant, dans lequel s’entrechoquent des objets métalliques.

Il attend, tournant la tête en tous sens, et sursautant au moindre bruit.

De temps à autre éclate un coup de tonnerre accompagné d’éclairs.

Le récitant.

Par nuit de mauvais temps, Futoya le marchand

Au temple abandonné se rend secrètement.

Pourquoi ce commerçant, riche parmi les riches,

Se risque-t-il tout seul en ces lieux peu riants ?

Ah ! c’est pour sombre affaire ! A rendez-vous céans

Avec celui que tous appellent « l’Invisible ».

Chacun a ouï parler de la secte assassine

Des ninja, dits encore shinobi, mais bien peu

En ont vu de leurs yeux au monde des vivants.

Se chargent par contrat des plus noires missions,