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Et n’ont point leur égal en ruse et en puissance.

« Jônin » est nom qu’on donne à leur terrible chef,

L’homme que Futoya a voulu justement

A tout prix rencontrer pour parler en secret.

Le récitant bat du tambour, un éclair fulgure.

Voix de l’Invisible (caverneuse, ne laissant pas deviner d’où elle provient). Je suis là. Venons-en à l’affaire, fort grave, dès lors qu’à un ninja tu viens là t’adresser.

Futoya sursaute presque de surprise. Il ne sait de quel côté regarder. Finalement, il se tourne vers la statue.

Futoya. Oui, en effet, je viens à vous par grand besoin. J’ai promis à la mort certaine créature. Par quatre fois déjà, lui ai mandé un tueur. Samouraïs vagabonds, brigands des plus hardis… En vain ! On la protège, hélas, avec vigueur. Sans l’aide d’un ninja, je n’en viendrai à bout.

L’Invisible. Son nom, l’heure et combien ? C’est tout ce qu’il me faut.

Futoya. Le nom de la personne ? Izumi, la geisha. L’heure pose en revanche un petit embarras. Pour moi il serait bon que le présent contrat ne fût pas sur-le-champ mis à exécution, mais au moment précis où j’en aurai donné le signal convenu. Au milieu du jardin de la maison de thé, il se trouve un pommier. Si j’en casse un rameau, c’est que l’heure a sonné…

L’Invisible. Une action à surseoir, mais qu’il faut cependant s’attendre à tout moment de devoir accomplir. Voilà bien un contrat d’espèce difficile.

Futoya (précipitamment). Par votre agent je sais ce que sont vos tarifs. J’ai apporté la somme : il y a là mille ryô.

Il montre le sac, ne sachant comment le remettre à son interlocuteur.

L’Invisible. Mon agent t’a-t-il dit que, l’affaire conclue, plus jamais ne pourras en modifier l’issue ? Notre loi est fort stricte : quiconque est condamné, quoi qu’il puisse en coûter, doit connaître la mort.

Futoya (en s’inclinant). Pourquoi changer d’avis, dès lors que j’ai payé ?

L’Invisible. Ton sac au pied du socle ! Le contrat est signé.

Le récitant bat du tambour.

Futoya dépose le sac auprès de la statue puis s’éloigne à reculons.

L’Invisible. Mon guerrier le meilleur sera à ton service. « Silencieux » est le nom que je lui ai donné.

Futoya (timidement). On m’a dit qu’il était chez vous certain usage de donner un objet en manière de reçu…

L’Invisible. Oui, mon dragon de jade. Je possède un poignard qui s’orne d’un dragon – symbole de mon rang. Tu me restitueras ce précieux talisman dès que notre contrat aura été exécuté.

Futoya. Mais lors comment saurai-je à qui le redonner ?

L’Invisible. Mon messager devra te présenter cette arme que tu reconnaîtras à sa lame en serpent.

Coup de tambour. Le faisceau d’un projecteur éclaire le bouddha. On voit une main émerger de derrière la statue, tenant un long poignard à la lame sinueuse. Une autre main dévisse le haut de la poignée et le lance au marchand. Celui-ci attrape au vol le dragon de jade, le presse contre son front avec déférence puis s’incline. Le faisceau s’éteint.

L’Invisible. Mais sache bien, marchand, que dès lors en réponds. Perds cet objet sacré, et tu perdras la vie.

Futoya se fige dans une pose témoignant son effroi. Coup de tambour en même temps que fuse un éclair. Noir.

Le rideau se ferme.

La scène pivote.

Quatrième tableau

Le jardin devant le pavillon d’Izumi. Les shôji sont clos. Okasan est agenouillée sur l’engava, ses filles adoptives à côté d’elle. Installées de part et d’autre : les deux élèves, Yuba et Sen-Tian, tenant chacune un grand éventail. Le soleil est vif. Il fait chaud.

Soga apparaît à l’angle de la construction, comme toujours sur le qui-vive.

Le récitant.

Trouvant bon le conseil du sage Kubota,

Okasan a lancé un appel en la ville :

« La maison Yanagi a désir d’embaucher

Acrobates, jongleurs, amuseurs et bouffons. »

La rumeur a sitôt couru cirques et foires.

Et dès le lendemain s’assemblait une foule

D’artistes ambulants, de comédiens des rues.

Il est bien difficile, hélas, de satisfaire

L’exigeante patronne, tant elle est occupée

Du renom établi de sa maison de thé.

Aucun ne lui convient, quand à l’issue du jour

Se présente à sa porte un singulier bonhomme.

Le récitant bat du tambour. Tous se mettent en mouvement : les dames, les apprenties geishas jouant de leurs éventails, Soga, qui tour à tour apparaît et disparaît.

Le Silencieux entre sur scène. Il est vêtu non d’un kimono mais d’un maillot moulant comiquement bariolé de rayures multicolores. Son visage est entièrement dissimulé par un masque de soie où est dessinée une face grotesque fendue d’une bouche allant jusqu’aux oreilles. Il porte en outre un sac rempli d’accessoires. Le Silencieux s’approche d’Okasan d’une démarche chancelante de clown. Sen-Tian étouffe un rire, la main devant la bouche.

D’un geste de prestidigitateur, comme s’il le tirait du néant, le Silencieux fait apparaître un rouleau de papier, qu’il tend à la patronne.

Le récitant.

Il lui tend le papier en même temps qu’il salue.

Elle le prend et puis lit ce qui est écrit là :

« Nisinisa me nomme et suis muet de naissance,

Etant défiguré, jamais n’ôte le masque.

Mais je vais vous montrer ce dont je suis capable. »

Okasan hausse les épaules, montre la lettre à l’une de ses filles adoptives, puis à l’autre. D’un geste elle ordonne de commencer la représentation.

Le faisceau d’un projecteur s’élève et dévoile une corde tendue au-dessus de la scène. Le Silencieux tire de son sac un filin muni d’un grappin, et le lance adroitement sur la corde, sur laquelle il grimpe en deux temps trois mouvements. Il marche sur la corde avec force contorsions, faisant à chaque instant mine de tomber. Puis il commence à jongler avec des petits couteaux qu’il sort de sa poche. Les spectateurs le regardent avec admiration. Sen-Tian en oublie d’agiter son éventail et pousse des cris d’enthousiasme.

Le récitant.

On devine aisément que c’est lui qui reçut

Du chef des shinobi le nom de « Silencieux ».

Son visage est masqué pour un motif sérieux :

Un ninja ne saurait se montrer en public.

Il ne peut présenter sa face à découvert

Qu’en signe de confiance, et encore seulement

Au milieu de son clan. Mais n’est point véridique

Qu’il soit muet de naissance. Il importe sans doute

De raconter comment il perdit la parole.

L’ordre un jour il reçut d’assassiner le chef

D’un autre clan ninja. Rien de plus périlleux :

Il risquait d’être pris vivant, par ses gardiens

Soumis à la torture, et contraint de parler.

Sûr d’aller à la mort, avant que de partir

La langue il se trancha, sa main ne trembla pas.

Depuis, ses compagnons « le Silencieux » le nomment,

Et le tiennent pour maître et l’ont en grand honneur.

L’acrobate saute à terre et tend à Okasan une autre feuille de papier.

Okasan (elle lit à haute voix). « Permettez que je montre à présent l’oiseau Hoo. Les ailes du phénix brûlent, mais sans brûler. D’un seul geste magique, aisément je soumets la rage et la furie que déchaîne le feu. »

Le Silencieux exécute un tour impressionnant. Il tire de son sac et fixe à ses manches de fausses ailes d’oiseau. Puis il prend sur l’engava une lampe éteinte et en verse l’huile sur ses « plumes ». Il accomplit alors son « geste magique » : il s’accroupit de manière comique et étend les bras. Puis il frotte son index sur son genou : le doigt s’enflamme. Il le passe sur une aile, puis sur l’autre. Toutes deux prennent feu à leur tour. Le bateleur tourne sur place en agitant ses ailes embrasées. Tous s’exclament, saisis de frayeur. Sen-Tian sautille en poussant des cris perçants. Pendant ce temps, le récitant explique en quoi le tour consiste.