Le récitant.
Ce tour fait gros effet, mais est simple à produire.
Les deux ailes de toile enduites d’huile en feu,
Le montreur pour autant ne risque de brûler.
Un liquide spécial imprègne cette étoffe,
Le feu ne touche pas la peau ni ne l’enflamme.
Et le « geste magique » n’y est pour rien du tout.
Sen-Tian imite le « geste magique ».
Okasan. Voilà qui nous convient ! Bravo, Nisinisa. Je t’engage et dès lors, jusqu’au jour du spectacle, tu logeras ici, en l’hôtel « Yanagi ». Soga-san, je vous prie, accompagnez l’acteur au pavillon servant d’abri aux serviteurs. Qu’il s’installe à son gré et y prenne ses aises.
Soga s’approche du bateleur et le considère d’un śil soupçonneux. Il tire de la ceinture du Silencieux les couteaux avec lesquels celui-ci jonglait, les examine, puis les confisque.
Soga. Porter une arme ici n’est pas dans nos usages. D’autant que tu te montres un peu trop exercé à manier le couteau. Ton rictus ironique, mon gars, ne me plaît guère, aussi sache-le bien : j’aurai un śil sur toi. Allez, debout ! Suis-moi.
Le rônin emmène le Silencieux hors de scène.
Okasan adresse un signe aux apprenties geishas, qui aussitôt écartent les shôji. La patronne et ses filles adoptives entrent dans la chambre d’Izumi. D’un geste, Okasan congédie les deux élèves. Celles-ci s’inclinent pour la saluer puis se retirent. Sen-Tian quitte la scène en gambadant.
Okasan. Me voici à présent rassurée pour l’épreuve. Ce curieux phénomène aux jambes titubantes saura mettre en valeur ton appel voluptueux, O-Bara, et ton style, Izumi. Kubota est notre allié. Il tient pour certain qu’Izumi sera au goût du prince. Or le prince n’est pas forcément de l’avis de celui qui le sert. Et l’appel de la chair, on le sait, est plus fort, chez les plus jeunes gens. Aussi, je n’exclus pas qu’il te choisisse, toi, O-Bara, ou alors ne sais plus rien des hommes ! Pour être très sincère, peu me chaut qui de vous sera en grand triomphe élue pour concubine. J’ai la même affection pour mes deux chères filles ! Pourvu qu’autre maison n’emporte pas le prix… Cela dit, vous n’avez, je crois, nulle rivale en toute la cité, et point ne doute que l’une ou l’autre est promise à tenir la victoire.
O-Bara. Ah, princesse, j’aurais le brillant d’une étoile ! Que dis-je ?! D’un soleil ! Le prince en ses rayons mollirait comme cire. Tout Satsuma bientôt me baiserait les pieds. Quel rêve fabuleux ! Si le destin voulait que ce bonheur m’échût, je vous promets, maman, qu’à jamais vous auriez toute ma gratitude !
Okasan. Qu’en dis-tu, Izumi ?
Izumi. Je suivrai mon karma. S’il ne tenait qu’à moi, certes, j’aimerais mieux jusqu’à la fin des temps demeurer en ces lieux. Mais il ne convient pas que nous autres, geishas, décidions de nos sorts. S’il est de votre avis qu’il est plus fructueux de me livrer aux mains d’un homme à votre gré, lors qu’il en soit ainsi.
Okasan. Ta voix semble vibrer d’une ombre de reproche ! A t’entendre on croirait que je m’en vais te vendre à un affreux vieillard, ou un marchand crasseux ! A Satsuma le prince est jeune et beau, dit-on. Peut-être auras-tu l’heur de connaître avec lui les cent joies de l’amour, et voudras remercier et ta mère Okasan et le destin propice.
Izumi. J’ai beaucoup entendu parler de ces joies-là, les ai même chantées en public maintes fois. Mais ce que c’est vraiment, ne tiens guère à savoir. Tous les hommes m’ennuient, en l’amour ne crois pas.
Okasan. Tu as bien tort, sais-tu : l’amour au monde existe. Pour être plus précis, d’amours, il en est trois. Terrestre est le premier. Lui font leur soumission tous ceux qui en esprit se collent à la terre. Ces gens-là sont nombreux, pas moins de neuf sur dix. Pareil amour est sale, coupable mais fort doux.
Il est encore des gens fascinés par l’enfer. Je donne nom d’enfer à leur passion outrée. Un vrai philtre de feu. Leur âme s’y consume, jusqu’au dernier tison, et part en fumée noire.
Plus rare est le troisième amour que l’on rencontre. Il captive les cśurs qui tendent vers le ciel : c’est le céleste amour dont parlent les poètes, mais ne vit que le temps d’un vol de papillon, ou de cette comète, qui tous les deux cents ans trace à travers la nuit un sentier de lumière…
Izumi. La comète va seule, indifférente au monde. Qu’il me plairait, comme elle, de traverser la vie, en un vol éphémère et empli de beauté !
O-Bara. L’amour ? Une comète ? Je ris quand j’entends ça. Pour moi, qu’on monte au ciel ou qu’on aille en enfer, il faut prendre à la vie tout ce qu’elle a en soi. Un fruit extraordinaire a chu entre nos mains – nous devons le presser, jusqu’à l’ultime goutte.
Okasan (avec un soupir attristé). A l’amour, toutes deux vous renoncez, mes filles. Mais qui en est le maître, de nous ou du karma ? Que l’amour soit céleste, terrestre ou infernal, le chemin est tracé, et nul n’en sortira.
Les trois femmes se figent chacune dans une pose différente. Okasan joint les paumes à la manière bouddhiste et ferme les yeux ; O-Bara porte la main à ses cheveux pour arranger sa coiffure ; Izumi, toujours agenouillée, incline la tête avec grâce.
La lumière s’éteint. Le rideau se ferme.
La scène pivote.
ACTE DEUX
Premier tableau
La chambre d’O-Bara, richement et abondamment décorée, avec une dominance d’or et de rouge éclatant. Quand le rideau s’ouvre, la scène révèle deux silhouettes figées. Il s’agit d’O-Bara et d’un homme vêtu d’un manteau de paille, un chapeau rabattu sur ses yeux. Tous deux sont assis face à face, penchés l’un vers l’autre, comme s’ils se chuchotaient à l’oreille. La pièce est chichement éclairée.
Le récitant.
Il fait nuit, O-Bara reçoit chez elle un hôte.
(Des hommes quelquefois viennent la visiter.)
Et lui dont le chapeau dérobe le visage
Est sans doute venu plus souvent que les autres.
Ce soir il n’est point là pour des jeux amoureux.
Tous deux ont à voix basse un entretien secret.
Il bat du tambour. La lumière dans la chambre se fait plus vive. Les silhouettes se mettent en mouvement.
O-Bara (impatiente). Otez donc ce chapeau ! Regardez-moi en face ! Et parlez plus clairement, je ne vous entends pas ! Avez-vous accompli ce que m’aviez promis ? Sur vous je me repose – pas en vain, je l’espère.
L’homme ôte chapeau et manteau. C’est Futoya.
Futoya (après un rapide coup d’śil autour de lui, d’une voix étouffée). Je ne veux pas clamer mon rôle en cette affaire. J’ai tout organisé fort bien, selon tes vśux. Te suffit à présent de donner le signal : l’heure sonne – au pommier brise une simple branche… J’ai fait le sale travail de bout en bout tout seul. Oh, combien j’ai connu d’angoisses, Dieu me garde ! Ils auraient pu me tuer, tant sont d’humeur violente. Je n’ai conclu marché avec ces tristes sires, sache-le, O-Bara, que par amour pour toi.
O-Bara. Le voilà qui s’avise de me parler d’amour ! Je vous croyais, monsieur Futoya, plus malin. Vous et moi, nous aimons l’argent et le pouvoir. Les soupirs, les sottises, laissons ça pour les autres. Et si vous avez tant risqué cette fois-ci, c’est bien que vous aviez pour cela vos raisons. Vous vous doutez que si j’apprivoise le prince, ici tout le négoce sera entre vos mains. Du sang versé les taches – est-ce à moi de le dire ? – nous lieront fortement, mieux qu’une épaisse colle.
Futoya (il soupire). C’est bien vrai, par l’esprit, nous sommes deux jumeaux. Ces mille pièces d’or n’ai point jetées au vent. Je compte les revoir, avec bel intérêt. Et pourtant j’ai grand-peine à penser que bientôt nous serons séparés. Si Dieu te le permet, du prince deviendras première concubine. Tu en feras sans mal ton singe domestique. (Oh ! tu en es capable, tu n’as point là d’égale.) Mais alors me verrai privé de tes étreintes…