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O-Bara. Tu es intelligent, fort, prudent, comme moi. Tous deux savons le prix de ces étreintes-là.

Futoya. Et alors, O-Bara, quelle en est la valeur ?

O-Bara. Il suffit de savoir que l’étreinte a un prix. L’achat comme la vente en sont choses faciles. Qui n’a pas compris ça est plus sot qu’Izumi.

Futoya. Dis-moi encore une chose. J’ai condamné à mort Izumi par profit, mais je n’ai rien contre elle. Or toi, dès que l’on vient à parler un peu d’elle, tout ton visage semble ennoirci par la haine.

O-Bara (avec véhémence). Je déteste en effet sa hautaine arrogance ! Son yugen m’est un os planté dedans la gorge ! Qui a besoin, vraiment, de pareille beauté qu’on ne peut ni toucher ni même apercevoir ? Il se trouve pourtant au monde des idiots à qui plaît mieux que moi la languide Izumi ! Non, je ne comprends pas ! Et ne puis le comprendre ! Et ce que ne comprends…

Futoya (reprenant la phrase au vol). … tu dois l’anéantir. Ah ! la pauvre Izumi. Et le prince en l’affaire n’est qu’un simple prétexte. Il ne se fût trouvé, tu n’eusses point manqué d’en inventer un autre.

O-Bara. Vous voulez renoncer ? Vous avez pitié d’elle ?

Futoya. Que j’aie ou non pitié, la discussion est vaine. Les ninja ont pour loi qu’il n’est jamais permis d’annuler un contrat. Tiens Izumi pour morte.

O-Bara (avec un sourire rêveur). Alors je vais tarder à rompre cette branche. Il me sera plaisant d’observer notre idiote. Le délicieux parfum des cheveux d’Izumi sera pour mes narines puanteur de charogne.

Futoya. En parlant de charogne, il est certain détail assez préoccupant pour m’ôter le repos. Pour gage du marché qu’avec eux j’ai conclu, leur jônin m’a remis son emblème secret, que je dois conserver. Mais que l’objet s’égare, et tu pourrais ne voir plus en moi qu’un cadavre. Le voici, ce dragon de jade qui me brûle… (Il tire la figurine de son sein.) Ecoute : j’ai grand-peur. Ces maudits shinobi sont rusés et perfides. Je crains qu’ils n’aient l’idée de me voler la chose.

O-Bara. Mais pourquoi ? C’est absurde !

Futoya. J’ai juré sur ma vie de veiller à l’objet. Qu’ils viennent et puis me disent : « Qu’as-tu fait du dragon ? Ou tu paies de ta vie, ou bien de ta fortune. » Comment leur échapper ? Ils me laisseront nu. Pareille fourberie serait bien dans leurs mśurs. De toi, ne savent rien, ni de nos relations. Prends ce fichu dragon et avec soin le cache.

Futoya tend le dragon de jade à la geisha. O-Bara prend dans sa main le symbole du marché conclu. Tous deux se figent dans cette position.

La lumière s’éteint.

La scène pivote.

Deuxième tableau

Le jardin devant le pavillon d’Izumi. Les lanternes de l’engava sont éteintes. Le Silencieux se tient sur l’avant-scène dans une pose singulière : poings tendus en avant, serrant dans chacun d’eux plusieurs couteaux de bois. Soga est posté à l’extrémité de la galerie, tout aussi immobile, Sen-Tian agenouillée à côté de lui.

Le récitant.

Le Yanagi paraît tel un havre de paix.

Mais proche est le grand jour où tout doit se dénouer.

Inquiète est la patronne, comme est tout son hôtel,

Comme si le destin du monde en dépendait.

L’omniprésente face du karma se fend

D’un sourire ironique à cette agitation.

Il est déjà au fait de l’issue du spectacle

Intitulé « Destin ». Personne oncques n’échappe

A la voie qu’ont tracée les puissances d’en haut…

Il frappe sur son tambour.

Le Silencieux se met en mouvement : il jongle avec les couteaux de bois. Sen-Tian applaudit.

Soga descend de la véranda et s’approche du jongleur d’un pas résolu. Celui-ci lui montre que les couteaux sont en bois, mais ce n’est pas à eux que s’intéresse le rônin.

Soga. Ecoute-moi, l’ami, tu ne me reviens pas. Tu peux tromper les femmes, mais sûrement pas moi. Ote céans ton masque, je tiens à regarder ta trogne et m’assurer qu’il n’y a pas d’embrouille.

Le jongleur mime avec des gestes comiques : « Impossible ! Je suis un monstre ! »

Soga. Balivernes ! J’en ai vu, des gueules effroyables. Des sans nez, des sans yeux, hachées à coups de sabre…

Il va pour empoigner le Silencieux par l’épaule, mais l’autre se dérobe avec agilité. La même scène se répète plusieurs fois. Soga commence à s’emporter.

Eh, vieux, je ne vais pas plaisanter avec toi ! Ou bien veux-tu goûter de quelques bons horions ?

Sortant du pavillon, Izumi s’avance sur l’engava et observe. Pendant ce temps, Sen-Tian, profitant de ce que personne ne lui prête attention, s’approche d’une lanterne et entreprend d’en verser l’huile sur ses manches.

Izumi. S’il vous plaît, Soga-san, ne le tourmentez pas ! C’est un sort bien affreux que d’être sans visage. Est digne de respect l’homme plein de courage, qu’un malheur si atroce a échoué à briser.

Elle touche son propre visage et tressaille.

Sen-Tian reproduit le « geste magique » exécuté par le Silencieux avant son tour de pyrotechnie.

Soga. Je ne vous apprends pas à chanter ni danser, madame. Lors laissez-moi faire seul mon métier.

Sen-Tian (elle enflamme un morceau d’amadou au moyen d’un briquet à silex, et s’exclame). Regardez, regardez ! Grâce au geste magique, je vais faire à mon tour devant vous le phénix !

Elle approche la flamme de son kimono qui s’embrase aussitôt. Izumi pousse un cri horrifié. Soga se pétrifie. Seul le Silencieux ne perd pas ses esprits. Il se rue vers la fillette, à mains nues lui arrache son vêtement en flammes et le jette à terre. La fillette pleure, terrifiée, mais elle est saine et sauve. Le Silencieux tombe à genoux, plié en deux de douleur, ses mains brûlées serrées contre sa poitrine, mais sans émettre un son.

Soga et Izumi se précipitent vers Sen-Tian.

Izumi. Mais qu’es-tu allée faire ! Idiote, es-tu blessée ?

Soga (examinant la fillette). Sauvée ! Un vrai miracle ! Pas trace de brûlure. Mais si Nisinisa eût tardé un instant, tu eusses brûlé vive, comme un tas de bois sec.

Izumi serre son élève contre elle, tandis que le rônin se tourne vers le Silencieux et examine ses mains.

Lui, par contre, a souffert… Est gravement brûlé. Jamais il ne pourra se montrer en spectacle. Okasan en sera fortement chagrinée. Et c’est dommage aussi pour ce vaillant garçon. Il mérite, ma foi, d’être félicité !

Tous se figent : Izumi et Sen-Tian dans les bras l’une de l’autre ; Soga, la main posée sur l’épaule du Silencieux ; le Silencieux, tête basse.

La lumière s’éteint. Rideau.

La scène pivote.

Troisième tableau

La chambre, dans la maison de thé, attribuée au jongleur. Cloisons de papier. Sol recouvert de tatamis. Aucune décoration, aucun meuble, hormis une petite table basse sur laquelle sont disposés les objets nécessaires à la réalisation des tours d’adresse et de magie. Dans un angle, posé sur un tabouret, un baquet rempli d’eau pour la toilette.

Le Silencieux se tient agenouillé, tête basse, ses mains emmaillotées de chiffons croisées devant son front. Il est immobile.

Le récitant.

L’assassin se tient seul en son pauvre réduit.

Le feu du désespoir lui consume le cśur.

Il se maudit cent fois de son geste stupide.

Il a ruiné l’affaire en sauvant la fillette.