Couvertes sont ses mains d’ampoules et de cloques,
Tous ses doigts sont brûlés, et désormais sans force.
Comment tuer quelqu’un de ces mains inutiles ?
Seule la mort saurait, aux yeux d’un shinobi,
A jamais effacer une pareille honte…
Il bat du tambour.
Le Silencieux se relève d’un bond. Il exécute une pantomime montrant son désespoir : il court en tous sens à travers la pièce, cherchant le moyen de mettre fin à ses jours. Il veut tirer un objet d’un sac, mais ses mains le trahissent. Il prend une corde sur la table, mais se trouve incapable de la nouer. Pour finir, il s’affale par terre, à plat ventre, et, toujours muet, roule sans bruit sur le sol en se frappant la tête contre les tatamis.
Le récitant.
Mais comment en finir, quand on est si infirme ?
Comment jouer du poignard, ou bien nouer une corde ?
Pas de sort plus abject, de malheur plus profond,
Que de ne pouvoir même à soi donner la mort.
Le Silencieux se redresse à moitié, se traîne à genoux jusqu’au baquet. Une idée vient de lui traverser l’esprit : se noyer ! Il plonge la tête dans l’eau et demeure dans cette pose.
Le récitant (il continue).
Le ninja a fini par trouver une issue.
Son honneur sera sauf ! Le baquet ne contient
Guère que trois sun d’eau, mais d’une volonté
De fer notre homme est doué. Si ce n’est dans le sang,
C’est dans l’eau qu’il noiera la honte qui l’accable.
Le destin a voulu épargner Izumi,
Semble-t-il, et dévier la lame qui déjà
Allait toucher sa tête. Mais les plans ignorés
Du karma sont subtils ! Et nous sommes souvent
Cause sans le vouloir de notre propre perte…
Il bat du tambour.
Voix d’Izumi (résonnant derrière la cloison).
Permettez-moi d’entrer !… Est-ce que vous m’entendez ? Je suis venue vous voir ! Puis-je franchir la porte ?
Le corps du Silencieux commence à trembler de manière convulsive, mais l’homme conserve la même pose. Les shôji s’écartent. Izumi se tient là, à genoux.
Le récitant.
Découvrant ce tableau, elle se dit aussitôt :
Le pauvre, il ne peut pas sans ses mains se laver !
Incapable d’ôter son masque il est forcé
De mouiller son visage à travers le tissu !
Izumi se relève, s’approche vivement du Silencieux et lui touche l’épaule. Sous l’effet de la surprise, il se redresse d’un coup. Son masque est trempé et lui colle au visage.
Izumi. Laissez-moi vous ôter ce masque et vous laver le visage. Je jure de ne pas regarder si la chose vous fâche.
Il secoue furieusement la tête et s’écarte.
Fort bien, n’en parlons plus. Ce n’est pas dans ce but que je viens vous trouver… Je tiens à exprimer combien je vous sais gré d’avoir sauvé Sen-Tian ! (Elle s’incline profondément devant lui.) Dans le jardin l’horreur m’avait rendue muette, et je n’ai pu alors prononcer un seul mot.
Il la regarde sans bouger. Ses yeux brillent d’un éclat farouche.
Sans doute vous souffrez qu’à cause de vos mains ne pourrez prendre part à notre grand spectacle. Mais contre les brûlures il existe un remède. Le père de mon père était un guérisseur. J’ai hérité de lui un coffret tout empli de drogues et de baumes, dont un fort prodigieux. En moins d’une heure il peut refermer une plaie et reformer la peau. Une journée ou deux, et vos mains de nouveau seront des plus agiles. Je vous prie seulement de me suivre en l’instant.
Elle marche vers la porte, tourne la tête vers le Silencieux. Il la regarde, mais ne bouge toujours pas.
Le récitant.
Il la croit sans la croire. Oh, étonnant miracle !
Ce vaurien de destin joue des tours bien fantasques :
L’innocent papillon vient lui-même brûler
Son aile à la chandelle. La victime s’élance
Et se porte au secours de son propre bourreau.
Izumi se fige sur le seuil, la main tendue vers le Silencieux. Celui commence à se relever avant de se pétrifier à son tour.
Noir progressif. Rideau.
La scène pivote.
Quatrième tableau
La chambre d’Izumi. Les shôji sont largement ouverts. Le Silencieux est assis sur un tatami, ses mains emmaillotées de bandes d’une blancheur parfaite. A côté de lui : Sen-Tian. Une collation est servie sur la table basse.
Armée de baguettes, Sen-Tian glisse dans la bouche du Silencieux, par une fente du masque, une boulette de riz.
Sen-Tian. Vous êtes bien peu sage ! Ma maîtresse a voulu que je veille sur vous et qu’en tout je vous serve. Jusqu’à ce que le baume ait guéri vos deux mains, je dois les remplacer. Allons, ouvrez la bouche !
Le Silencieux se détourne.
Point ne voulez manger ? Alors je m’en occupe.
Elle gobe la boulette de riz, puis reprend, la bouche pleine :
Laissez-moi vous masser le cou et les épaules. C’est là ce que je fais à Mme Izumi.
Elle se relève d’un bond, s’agenouille derrière lui et entreprend de lui faire un massage. Il tente de s’écarter, mais elle lui colle après.
Sen-Tian. Pour vous, je ferai tout ! Il vous suffit d’un signe ! Ma vie avez sauvée, désormais je suis vôtre. Et si le baume échoue à vous tirer d’affaire, de mains vous servirai sans jamais vous quitter. Vous resterez chez nous, vivant à notre charge. Je vous serai servante ainsi qu’à ma maîtresse.
Où voulez-vous aller, ainsi muet et infirme ? Ici vous m’aurez pour valet et puis nourrice, prenant soin de vos hardes et vous donnant pitance.
Le Silencieux frémit à pareille perspective.
En ce monde ne sais de meilleure personne que mon Izumi-san, et non plus n’en connais de plus noble que vous. Que me faut-il encore ? Quel bonheur ce sera de vous servir tous deux !… Mais je vous vois bien las. Voulez-vous vous étendre ?
Izumi apparaît sur l’engava. Elle est vêtue d’un élégant kimono et tient à la main un éventail.
Izumi. Je ne dérange pas ? Puisse le baume agir, pour moi, je vais encore m’exercer à ma danse.
Sen-Tian s’agenouille auprès du shamisen. Lentement, avec application, se trompant parfois, elle accompagne la danse d’Izumi, tandis que le Silencieux garde les yeux rivés sur la geisha.
Le récitant.
L’assassin désarmé voit la danse sublime,
Admirant malgré lui la beauté de ces gestes.
Qu’est-il donc de commun entre l’art d’Izumi
Et le métier auquel s’est voué le shinobi ?
Bien peu a priori. Et cependant on peut
Trouver quelque semblance. Ils ont la même loi :
Elever le secret au rang d’un des beaux-arts.
Le yugen à la vue dérobe le brillant
Eclat de la beauté. La Voie du shinobi
Occulte la noirceur de ses assassinats.
Tels le yin et le yang concourent deux puissances,
Point d’ombre sans clarté, point de clarté sans ombre.
Le Silencieux est pris d’un étrange frisson
Et lui-même ne sait ce qui se passe en lui…
Izumi interrompt sa danse et s’approche du Silencieux.
Izumi. Une heure est écoulée. Regardons à présent si mon baume magique a agi comme il faut. Donnez-moi votre main, je vous prie… C’est très bien. Et si vous avez mal, faites signe aussitôt.
Elle déroule avec précaution la bande qui entoure la main, puis examine celle-ci en hochant la tête d’un air satisfait. Elle ôte le pansement à l’autre main.
Voilà, c’est autre chose ! Il reste une rougeur, et par endroits la peau est encore boursouflée. Je m’en vais à présent vous donner un breuvage au pouvoir dormitif. Un bon sommeil saura parfaire le succès de votre guérison.
Elle prépare la mixture. Le Silencieux contemple ses mains avec stupéfaction, puis remue les doigts.