Выбрать главу

Le récitant.

Il n’en croit pas ses yeux. Plus trace de brûlure !

Ses mains lui obéissent, à nouveau vigoureuses.

Le geste est douloureux, mais ce sont des vétilles.

Sans peine l’assassin pourra remplir sa tâche.

Izumi (elle s’incline et tend une tasse au blessé). Tenez, buvez ceci, le sommeil viendra vite. Je reste auprès de vous, à veiller sur vos songes. (A son élève.) Et toi, va, sauve-toi. Avec ton caractère, tu ne saurais longtemps rester sage à ta place. A Nisinisa-san est besoin de repos.

La fillette sort sur une courbette. Le Silencieux hésite à prendre la tasse.

Ah ! sans doute aurez-vous du mal à la tenir. Laissez que je vous aide à boire ce remède.

D’une main, elle prend avec douceur le Silencieux par le cou, et approche la tasse de ses lèvres. Il tressaille, ferme très fort les yeux, hésite encore, puis avale toute la potion.

Le récitant.

Un désir imprévu, un rêve saugrenu,

Vient soudain au ninja. Il se dit en son for :

Oh, qu’on eût versé là quelque poison mortel,

Et je boirais le tout avec délectation !

Lors dans une autre vie – qui sait, tout est possible –

Je viendrais à connaître un tout autre destin.

La Providence aurait l’heur de nous réunir

Et je serais pour elle un homme différent.

Izumi l’aide à poser sa tête sur l’oreiller composé d’un simple support de bois. Le Silencieux s’endort dans l’instant : sa poitrine s’élève et s’abaisse à un rythme régulier. Agenouillée auprès de lui, la geisha le regarde.

Le récitant.

Dans le cśur d’Izumi deux sentiments s’éveillent

A la vue de celui qui d’une mort atroce

A sauvé son élève. D’abord l’admiration.

Voilà un vrai héros ! Quand tous étaient perdus

Lui était au sommet. Le second sentiment

Est celui de pitié. Il est muet, sans visage !

Comme la vie lui doit être un pesant fardeau !

Contemplant le dormant elle pousse soupirs.

Tour à tour en son sein sans répit se succèdent

Extase et compassion, sans que l’une l’emporte.

Hélas, quand la première a dans un cśur de femme

Etabli ses quartiers, plus dangereuse encore

La pitié se révèle à une âme sensible.

Et quand ces deux penchants se trouvent réunis

De leur fusion ne faut rien attendre de bon.

Ajoutons le mystère. Un homme sans figure

Effraie et puis séduit par l’énigme qu’il offre.

L’homme eût été commun, fût-il de grand-beauté,

Izumi par fierté n’eût jamais su l’aimer.

Mais celui-ci pour elle a dix mille visages,

Comme si, à ses pieds, tous les hommes du monde

S’étaient venus coucher. Il n’est qu’un seul moyen

De chasser la vision qui dès lors la tourmente :

Profiter du sommeil où il s’est abîmé

Pour jeter sous son masque un regard passager.

De la face outragée le monstrueux spectacle

Permettrait qu’Izumi retrouvât son bon sens.

Vers le masque déjà elle a tendu la main

Quand brusquement saisie d’une étrange impulsion

Elle s’écarte et va s’asseoir à son miroir…

Tournant le dos au blessé toujours endormi, Izumi s’agenouille devant sa table de toilette, relève le couvercle du coffret, se regarde dans le miroir.

Izumi (à mi-voix, d’un ton troublé). Aux regards le yugen échappe et la beauté toujours se dissimule et demeure cachée ! Qu’on arrache leur voile et l’on tue leur mystère. Un amour sans visage ! Voilà le vrai yugen ! Mon imagination peut lui en donner un, le plus beau de ce monde et le plus enchanteur !

C’est dit, je vais l’aimer ! Oui, c’est bien résolu : nous formerons un couple à nul autre pareil. La meilleure des femmes et le meilleur des hommes. Je suis belle, il sera cent fois plus beau encore, comme le rêve éclipse la réalité.

La vue de ma personne est offerte à chacun. Sa secrète beauté ne sera que pour moi !

Tout à coup le Silencieux se relève sans bruit et se glisse hors de la chambre. Izumi ne s’en aperçoit pas.

Nous, femmes, sommes faibles, peureuses et charnelles. Telles nous a créées le yin, source lunaire. Sans peur, incorporel sera l’élu que j’aime. Car l’homme véritable est Esprit incarné ! Fanera mon visage et mourra ma beauté – l’Esprit est éternel, il est ce qu’il me faut !

Elle se retourne brutalement. Voit que le Silencieux a disparu. Et poursuit d’une voix désemparée.

Serait-il bien sans chair ?… Tel un esprit, un souffle ?… Troublé par mes paroles, il se sera sauvé ?…

Elle se prend la tête entre les mains.

Les shôji s’écartent. Sen-Tian apparaît.

Sen-Tian. Un homme est là pour vous. Il désire vous voir. Son visage est masqué. Il n’a pas dit son nom…

Izumi. Son visage est masqué ? Le voilà revenu ! Nisinisa, entrez ! Pourquoi être parti ?

Sen-Tian. Non, maîtresse Izumi, c’est une autre personne. D’après son vêtement, quelque grand samouraï.

Entre un samouraï au chapeau de paille rabattu très bas sur les yeux. D’un geste impatient, il ordonne à l’apprentie geisha de se retirer. Elle le salue avec respect et s’éclipse aussitôt. Le samouraï entre dans la pièce et ferme les shôji derrière lui. Au salut d’Izumi, il répond par un hochement de tête. Il s’assoit devant elle, ôte son couvre-chef. C’est le seigneur Kubota.

Kubota. Il me faut espérer que point n’a la donzelle identifié ma voix. Je n’ai guère besoin que s’ébruite partout ma visite en ces lieux.

Izumi. Vous, seigneur Kubota ?! Quel hôte inattendu ! A quoi dois-je l’honneur inouï que vous me faites ?

Elle s’incline à nouveau, encore plus bas.

Kubota. Le prince est arrivé aujourd’hui à Edo, et sitôt a mandé qu’eût lieu sans lanterner le concours des geishas. Il doit se présenter demain devant la cour, mais le matin suivant il vous convoquera toutes en sa demeure.

Izumi s’incline et exécute le geste dit d’« attente radieuse ».

Je lui ai conseillé de prêter attention à certaine geisha de l’hôtel Yanagi.

Izumi s’incline et exécute le geste dit d’« infinie reconnaissance ».

J’ai dit qu’elle était belle et que seule de toutes elle incarnait en elle le yugen véritable.

Izumi s’incline et exécute le geste dit « Oh, louange imméritée ! ».

J’ai dit que s’unissaient en toi et la noblesse et le raffinement et la beauté céleste.

Izumi s’incline et exécute le geste dit d’« aimable confusion ».

Je suis presque assuré de son choix à présent, et cependant, j’avoue, l’anxiété me tenaille. Je connais Sa Splendeur, elle est infiniment sensible à l’influence exercée par les autres, au point d’être crédule en plus d’être emportée. Celle qui, concubine, aura place au palais régnera sur son cśur et toutes ses pensées. La princesse n’est pas un obstacle bien grand. D’esprit ne brille guère et d’année en année n’engendre que des filles. Or si la concubine au prince donne un fils, rien ne pourra jamais ébranler son empire. Il est même effrayant de penser ce qui adviendra si le prince d’Edo ramène une catin avide et sans scrupules !

Izumi exécute le geste dit de « délicate compassion ».

J’ai pour le prince élu les meilleures geishas de notre capitale, et cependant toi seule es digne de gagner titre de concubine.

Izumi s’incline et exécute le geste dit de « respectueux scepticisme ».

L’étranger te fait peur ? Je t’aiderai et vite tu te sentiras bien chez nous à Satsuma. Nous serons toi et moi de solides alliés, et saurons préserver le prince de l’erreur.