Izumi s’incline et exécute le geste « Oh, infinie est votre sagesse ».
Mais avant il nous faut sans manquer faire en sorte de ne laisser de chance à aucune rivale. J’ai étudié de près les goûts de notre prince. C’est pourquoi retiens bien ce que je vais te dire : sa danse préférée est « Ruisseau murmurant ».
Izumi hoche la tête.
Et son chant favori, « Le Cri de la cigogne ».
Izumi hoche la tête.
Vêts-toi d’un kimono très simple et sans éclat. Abaisse l’échancrure et dévoile tes bras. Sa Splendeur a toujours été des plus sensibles à un beau cou de femme et à des bras diaphanes.
Izumi lève les mains, et ses manches, en tombant, découvrent ses avant-bras. Kubota hoche la tête, avec ravissement.
Je vois que tu saisis au vol tous mes conseils. Je puis être assuré de l’issue du concours.
Il se relève. Après un échange de saluts, Kubota coiffe son chapeau et sort. Izumi reste seule.
Elle porte les mains à ses tempes et vacille légèrement, comme un saule que berce le vent.
Le Silencieux apparaît dans le jardin. Il se tient caché et observe Izumi.
Le récitant.
En vérité sans prix sont les conseils du vieux.
Izumi grâce à eux tient déjà la victoire.
Mais pourquoi son visage est-il tant affligé ?
Quelle pensée soudaine étend sur lui son ombre ?
O-Bara pénètre à son tour dans le jardin, se promenant à l’abri d’une ombrelle. Elle aussi s’arrête devant le pommier en fleur, comme pour en admirer la beauté. Le Silencieux se renfonce plus profondément dans l’ombre.
Izumi remarque la présence d’O-Bara et lève les bras au ciel.
Izumi. Chère petite sśur ! Je t’en prie, viens ici ! Il me faut te confier au plus tôt un secret !
O-Bara monte dans le pavillon et s’agenouille en face d’Izumi. Toutes deux commencent à bavarder. On ne distingue pas leurs paroles, mais leur pantomime est éloquente : Izumi parle avec feu, O-Bara l’écoute d’un air ému, s’inclinant constamment en signe de gratitude.
Le récitant (commentant leur conversation).
Izumi ne veut pas devenir concubine,
Faisant fi de l’espoir qu’en elle a Kubota
Elle ne peut trahir l’honneur de Yanagi.
Puisse une autre geisha de la maison gagner !
Elle instruit O-Bara de tous les stratagèmes :
La danse et la chanson, le kimono modeste,
Et le cou découvert, et la blancheur des bras.
O-Bara abaisse exagérément le col de son kimono et retrousse ses manches presque jusqu’aux épaules. Izumi opine du chef : oui, oui, c’est tout à fait ça.
Elle-même a promis de se montrer médiocre.
La joie prive O-Bara du don de la parole.
Emues toutes les deux, elles s’étreignent fort.
Les deux geishas s’enlacent avec grâce, en évitant que leurs joues ne se touchent, pour ne pas abîmer leur maquillage.
O-Bara. Ma très chère Izumi ! Il m’était si navrant de devoir concourir contre ma presque sśur ! Tu l’emportes sur moi, me laissant sans combattre. Jamais n’eusse attendu pareille grandeur d’âme !
Izumi. Non, ça n’a rien de grand. J’ai simplement compris que mon cśur était froid au sort de concubine. A toi pareil destin conviendra beaucoup mieux, quant à moi j’aime mieux garder ma liberté.
Les geishas s’embrassent de nouveau, sur quoi O-Bara, au moyen d’une serviette, ôte avec précaution les larmes mouillant ses yeux.
Elle sort et, tout en s’inclinant, referme les shôji derrière elle.
Redescendue dans le jardin, elle s’arrête auprès du pommier. Puis se retourne vers le pavillon.
O-Bara (à voix basse). Merci de m’informer, à présent je sais tout pour pêcher à coup sûr le joli poisson d’or. Mais serai plus encore sûre de l’emporter, si de cette maison je suis seule à paraître. Je n’ai à redouter aucune autre rivale, mais toi, mon Izumi, va donc dans l’autre monde !
Elle brise d’un geste rageur la plus belle branche du pommier, puis elle s’éloigne en s’éventant avec le rameau.
De l’autre côté de la scène, le Silencieux sort de l’ombre et la suit du regard.
Noir progressif. Rideau.
La scène pivote.
ACTE TROIS
Premier tableau
La chambre d’O-Bara. Sur le côté, une lanterne de papier allumée. Au milieu, la branche de pommier resplendissant dans un vase de porcelaine dorée. O-Bara est occupée à rectifier son maquillage. Yuba est assise à côté d’elle, tendant à sa maîtresse godets, pinceaux, onguents. Toutes deux se mettent en mouvement après qu’a retenti un coup de tambour. O-Bara est d’excellente humeur, elle chantonne, de temps à autre elle jette un coup d’śil au rameau en fleur.
O-Bara (après un instant). Et qui est ce fripon ?
Yuba. Qu’entendez-vous par là ?
O-Bara. Qui as-tu pour amant ? Raconte-moi, allons.
Yuba. Ah ! de quoi parlez-vous ? Je vous jure, personne…
O-Bara (l’interrompant). Cesse ! je ne crois pas un mot de tes serments. En revanche, à tes yeux et à cent autres signes, je puis dire toujours si amant il y a, et en ce dernier cas s’il est bien méritant. Le tien sait, je le vois, mettre ton cśur en fête. Aussi ai-je désir de savoir d’où il sort. Sotte ! tu as rougi. Pourquoi es-tu confuse ?
Yuba. On ne peut rien vous taire. C’est… simplement quelqu’un.
O-Bara. Est-il riche, au moins ?
Yuba. Guère.
O-Bara. Je l’avais deviné ! Ainsi ce qui t’enchante, ce sont douceurs d’amour, et non pas pièces d’or ou somptueux cadeaux ? Sotte tu fus, Yuba, et sotte tu mourras. Veille bien toutefois à ne pas prendre ventre ! De la chair méfie-toi, et de ses facéties. L’amour porte l’ivresse, mais fort peu de profit.
Yuba. Pourtant, dit-on, sans lui, la vie serait sans joie…
O-Bara. Le prix de cette joie est souvent fort coûteux.
Yuba. Quand marchandise est bonne, le prix importe peu.
O-Bara (se retournant, stupéfaite). Voilà qui est nouveau ! Tu veux me tenir tête ? L’amour terrestre est sale. Il te souille de terre et te jette en la fange, te laissant dépouillée. Pauvre fille de rien ! Ah ! que tu es nigaude ! Je crois qu’à Satsuma je partirai sans toi. A une favorite il faut pour confidente une renarde ! Un lynx ! Une louve ! Un serpent ! Et non un animal aussi bête que toi.
Yuba (s’inclinant jusqu’à terre). Pardonnez-moi, maîtresse. Je saurai m’amender ! Ah ! ne me chassez pas ! Je serai votre élève sérieuse et appliquée, je vous en fais serment !
O-Bara. Bon, très bien, nous verrons… Je vais aller, je crois, cueillir encore des fleurs pour un ikebana.
Yuba. Lesquelles voulez-vous ? Dites-moi, je m’en charge.
O-Bara (caressant amoureusement la branche de pommier). Oh non, pour ce rameau, je choisirai moi-même un digne voisinage. Reste plutôt ici, range et remets de l’ordre.
Elle sort.
Dès qu’elle a quitté la pièce, Yuba lui tire la langue. Puis elle se retourne et donne le signal.
Au coup de tambour, Kinjo, à pas de loup, pénètre par l’autre côté dans la chambre, portant un sac sur son dos.
Kinjo. Ratissée, ta patronne ! Argent, perles, soieries ! Venons-en à présent à plumer ta geisha. Sais-tu où elle cache tous ses objets précieux ?
Yuba. J’ai regardé hier. Elle tient là une cache.
Elle montre un des pieds de la table basse.
Kinjo soulève le meuble, découvre la cachette, en tire le dragon de jade.
Kinjo. Et c’est tout ? On disait qu’elle était économe et avait riche amant.
Yuba. Elle a autre cachette où celer son argent. Je n’ai, pardonne-moi, pas su la dénicher.
Kinjo (fourrant le dragon dans son sac). Bah ! ce dragon de jade est sûrement précieux. Pour quelle autre raison le cacher aussi bien ? Et ma plus belle prise, en cet endroit, c’est toi ! D’ici, filons au diable, long chemin nous attend !