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Le duel a des airs de ballet acrobatique ou de pantomime : les notes égrenées par Izumi sur le shamisen lui servent d’accompagnement musical.

Le combat s’achève de la manière suivante : le Silencieux atterrit près du pommier en fleur, il esquive un nouveau coup de sabre, lequel tronçonne l’arbre en deux. Soga malgré lui tourne la tête vers le pommier qui s’abat. Cet instant suffit au shinobi pour tirer son poignard et l’enfoncer dans la poitrine du rônin. Au même moment la musique se tait, la lumière dans le pavillon s’éteint.

Le Silencieux retient le corps de sa victime, comme s’il le prenait dans ses bras, et lentement le couche sur le sol. Après avoir observé le pavillon, exactement comme Soga au premier acte, il dissimule le cadavre sous le plancher de l’engava. Entre-temps il a rengainé son arme.

Puis il grimpe sur la véranda. Entrouvre les shôji, se glisse à l’intérieur et referme les panneaux derrière lui.

Silence.

Le récitant bat du tambour, à coups étouffés mais rapides, imitant le son d’un cśur qui bat.

Voix d’Izumi. Qui va là ? Dans le noir qui a les yeux sur moi ?

La lanterne se rallume. On voit deux silhouettes : Izumi s’est redressée sur sa couche, le Silencieux se penche au-dessus d’elle. La suite se présente comme un théâtre d’ombres.

Izumi. Ah ! c’est toi ? Je savais que tu me reviendrais !

Le shinobi bat en retraite.

Eh bien, es-tu troublé ? Si hardi, tu hésites ? Tu crois qu’avec mépris je vais te repousser ? En ce cas sache bien que n’ai fait que t’attendre.

Elle tend ses mains vers lui.

D’autres m’ont si souvent déclaré leur amour que je n’ai nulle honte à former mon aveu. Je t’aime de tout cśur, c’est le sort qui t’envoie. Et, sais-tu, peu m’importe la laideur de tes traits. Ah ! les sottes paroles ! A présent ton visage me sera idéal de céleste beauté. Les trop jolis minois désormais à mes yeux sembleront monstrueux, abjects à regarder !

Ote vite ton masque ! Cet acte de confiance m’emplira de bonheur, tel un cadeau précieux !

Coup de tambour. Le Silencieux, d’un geste brusque, arrache son masque.

Izumi (déconcertée). Mais tu n’as nul défaut ! Ton visage est parfait ! Point ne comprends pourquoi tu le dissimulais ! Mon aimé, mon amour est aussi beau que muet, comme la lune au ciel tout noir, comme l’étoile !

Me voici devant toi sans grime et donc sans masque. Tu me vois moi aussi comme je suis vraiment… Tiens, faisons-nous serment que de ce jour jamais nous ne nous cacherons l’un à l’autre nos faces. Fini ! Plus de geisha ! Avec toi m’en irai ! Nous serons tous les deux, simplement, comme tous… Ou plutôt presque tous… Tu es muet ? Belle affaire ! Tu verras, je serai éloquente pour deux.

Ah, mais quelle importance ce qui lors adviendra. Ici et maintenant, amour, sommes ensemble !

Il tend les bras vers elle, elle l’attire sur sa couche.

La lumière s’éteint, d’abord dans le pavillon, puis sur le reste de la scène.

Musique douce.

Rideau.

Troisième mitiyuki

Le Silencieux débouche sur le hanamiti, tenant une lanterne, bras levé. Les spectateurs ne voient d’abord que son visage. Il est impassible. Derrière lui vient Izumi, un baluchon à la main. Son visage, sans blanc ni aucun maquillage, est éclairé par un faisceau de lumière. Elle est vêtue d’un simple kimono noir. Tous deux se figent.

Le récitant.

Avant l’aube, dans l’ombre, ils sont partis tous deux,

Laissant loin Yanagi, renonçant au passé.

Ainsi pense Izumi… Où les mène leur route,

Elle ne s’en soucie pas. Et se laisse guider,

Babillant sans arrêt d’une voix tout heureuse.

La nuit noire en l’instant lui paraît merveilleuse…

Il bat du tambour.

Tous deux exécutent un koaruki, mais le Silencieux, ce faisant, progresse à larges enjambées, tandis qu’Izumi, observant le canon de la féminité, marche à tout petits pas.

Izumi. Le ciel est sans étoiles, il est même sans lune. Noyons-nous, toi et moi, fondons-nous dans la nuit. Je croyais que ma vie serait comme comète, traçant sillon au ciel pour au bout disparaître. Mais c’est un autre sort qui m’était réservé : je vais vivre avec l’homme que j’ai choisi d’aimer, comme vivent sur terre millions d’individus. Herbe parmi les herbes, feuille parmi les feuilles. Suis heureuse avec toi d’être comme toute autre !

Mais pourquoi m’avoir dit d’emporter le costume dans lequel en public j’ai chanté et dansé ? (Elle montre son baluchon.) Il est bien trop luxueux pour une vie modeste, gênant pour recevoir, trop voyant pour sortir.

Soudain le Silencieux fait halte et se tourne vers elle.

Izumi (posant son bagage). Tu as choisi ce lieu pour y faire une halte ? C’est une bonne idée, ici tout est si beau : ce ravin, ce cours d’eau qui coule en contrebas… (Elle s’approche du bord du hanamiti, regarde en bas.) C’est là en vérité qu’est le vrai karyukai, ce monde où fleurs et saules rivalisent de grâce, où fidèle au yugen se cache la beauté…

Pendant ce temps le Silencieux sort le kimono du baluchon et l’étale sur le sol. Puis il tire de sa manche un rouleau de papier qu’il tend à sa compagne.

Izumi (avec un rire discret). C’est vrai ! Tu écrivais avant notre départ. Mais sans me laisser lire ce qui était écrit. J’ai compris cependant : un poème amoureux ? Tu as choisi ce lieu pour me le dévoiler ?

D’une main elle prend la feuille de papier, de l’autre la lanterne. Elle lit. Après quelques instants la lanterne se met à trembler.

Le récitant.

Oh, la pauvre Izumi ! Ce n’est pas un poème.

Le ninja y avoue son métier de malheur.

A périr, écrit-il, quelqu’un l’a condamnée,

Son unique salut est de s’évaporer.

Elle doit à jamais quitter la capitale

Et refaire sa vie dans un pays lointain.

Il la laisse partir au prix de son honneur.

Pour un homme la vie sans honneur ne vaut rien,

Pour racheter son geste, force sera qu’il meure.

Mais avant ça il tient à égarer les tueurs.

D’Izumi trouveront, en haut de ce ravin,

Le kimono taché d’une gerbe de sang,

Mais non pas son cadavre. Ils penseront alors

Qu’il a jeté son corps dans l’eau, et que le flot

A emporté la morte au gré de son courant.

Chercheront-ils ou non le corps du shinobi ?

Peu importe. Au jônin, tout paraîtra limpide.

Il croira que son homme a rempli sa mission

Mais n’a su pour autant retrouver le dragon

Et suivant son serment a mis fin à ses jours.

Ainsi font les ninja qui chérissent l’honneur.

Dans les lignes de fin de la terrible lettre

Le Silencieux lui livre un ultime précepte :

« Cours et vis ! Sauve-toi ! Et oublie qui j’étais.

Que je reste pour toi une ombre sans visage. »

Le Silencieux revêt son masque.

Stupéfaite, Izumi ne sait que lui répondre.

Elle est paralysée, et se dit : C’est un songe.

Un songe absurde et laid. Vite, se réveiller !

Elle reste sans mots, et le muet prend congé.

Il bat du tambour.

Le Silencieux tire de derrière son dos le poignard à lame serpentine, s’en perce la gorge, et se penche pour inonder de sang le kimono étalé par terre, puis il se retourne et se jette dans le ravin (dans l’espace plongé dans l’ombre, entre le mur et le hanamiti). Retentit le bruit d’un jaillissement d’eau.