— Comment as-tu su que j’arrivais ? demanda Eraste Pétrovitch, surpris d’entendre que son bain était prêt. Je n’ai pas envoyé de t-télégramme, que je sache.
— Je vous ai attendu chaque jour. Et maintenant pardonnez-moi, je dois me redonner figure humaine.
Massa passa une main coupable sur la brosse de ses cheveux drus.
— Dites-moi seulement une chose : après votre bain, vous voudrez prendre du repos ou bien faire une séance de renshû ?
— Renshû.
Fandorine grimpa le perron d’un pas léger, ôta son chapeau et ses gants d’été. Il jeta un coup d’śil en biais à la porte qui ouvrait sur l’aile droite de la maison, puis gagna directement le cabinet de toilette.
Dans la baignoire flottaient comme il se doit quelques blocs de glace remontés de la cave. Eraste Pétrovitch se déshabilla rapidement, s’immergea entièrement dans l’eau qu’il sentait pourtant lui brûler la peau et compta jusqu’à cent vingt. Il pouvait retenir sa respiration pendant deux minutes, et même deux et demie si c’était vraiment nécessaire. Incapable de supporter un tel froid, le démon de l’Enfer du Lotus qui s’était logé dans son âme prit la poudre d’escampette.
Le baigneur se releva alors d’un bond, soulevant un geyser d’éclaboussures. Il empoigna un tampon de paille de fer et entreprit de s’étriller furieusement, jusqu’à sentir le sang s’activer dans ses veines.
À l’âge de cinquante-huit ans, Fandorine était en meilleure forme physique que dix ou vingt ans plus tôt. Le corps humain, comme l’esprit, quand il est correctement entraîné, ne vieillit pas mais acquiert de nouvelles possibilités. Si l’Eraste Pétrovitch d’il y a trente ans avait dû affronter à mains nues celui qu’il était devenu, il n’aurait pas eu la moindre chance.
Tout en s’essuyant avec une serviette, le maître de maison s’observait dans la glace, non sans satisfaction. Eraste Pétrovitch avait toujours apprécié son propre physique. Certes ses cheveux étaient entièrement blancs (un peu de lotion Brilliant Blue leur donnait un élégant reflet azuré), en revanche ses moustaches étaient d’un noir étonnant (sans aucun artifice, de manière totalement naturelle). Son visage portait des rides, mais juste celles qui devaient s’y trouver – non point traces de vices, mais marques de caractère. Son torse semblait sculpté dans le marbre – marbre rose à ce moment, du fait que la peau avait rougi sous les effets conjugués de l’eau glacée et du frottement métallique.
— Prêt ? cria Eraste Pétrovitch en sortant de la salle de bains vêtu de la tenue noire moulante de « ceux qui se glissent à pas de loup ».
Ce costume, très pratique pour les exercices physiques, était taillé dans une soie extrêmement fine et cependant des plus résistantes, et pouvait se rouler en un menu cylindre guère plus gros qu’un cigare.
— Haï !
Massa était déjà assis en tailleur sur la table du salon. Son crâne fraîchement rasé et lustré avec un chiffon de velours spécial brillait comme au soleil. Les yeux du Japonais étaient recouverts d’un épais bandeau. Ses doigts enserraient le manche d’un long fouet de cuir.
— Je vous entends, maître.
— Naturellement. Laisse-moi une minute pour me préparer…
Au moment d’atteindre le col de la cinquantaine, Fandorine avait décidé qu’il ne descendrait pas le versant exposé au couchant, comme le font les gens qui d’avance se résignent à la décrépitude de l’âge, mais qu’il poursuivrait son ascension. Allez savoir, le sommet de sa vie était peut-être encore devant lui. À la veille de chaque nouvelle année, il se fixait deux objectifs à atteindre dans les douze mois suivants : un pour le corps, l’autre pour l’esprit. Le résultat était qu’en moins de dix ans Eraste Pétrovitch avait accompli de plus grands progrès en matière d’autoperfectionnement que dans toute sa précédente existence. Parfois lui-même s’étonnait du nombre de nouvelles compétences, intellectuelles autant que physiques, qu’il s’était découvertes au cours de ces huit années. Les philosophes avaient raison, qui affirmaient que la majorité des gens n’utilisaient que dans une très faible mesure les ressources dont Dieu ou la nature les avaient dotés : ils ne faisaient que puiser dans la couche supérieure, sans presque jamais toucher celle située en profondeur, qui recelait pourtant les plus grands trésors. Pour atteindre ces gisements, il fallait travailler dur, mais ces efforts étaient généreusement récompensés.
Fandorine avait résolu de consacrer le programme « physique » de l’année 1914 à peaufiner l’art subtil et complexe du ninpojutsu élaboré par les ninjas du Moyen Âge. « L’art de la marche furtive » était une science d’une extraordinaire difficulté. Un vrai maître pouvait se déplacer de manière à ce point silencieuse que même l’ouïe la plus fine ne percevait pas le moindre bruit. Une fois, son professeur, entièrement vêtu de noir et le visage barbouillé de suie, avait fait la démonstration au jeune Eraste Pétrovitch des possibilités du ninpojutsu : il avait longé en pleine nuit tout le cordon de sentinelles postées à la garde du palais du mikado. Aucune n’avait ne serait-ce que tourné la tête, bien que le ninja eût accompli sa promenade juste sous leur nez.
Ce « jutsu », comme tout chez les Japonais, constituait à lui seul une philosophie : comment parvenir à se fondre harmonieusement dans la trame du monde. À cette époque, le jeune Eraste Pétrovitch n’était pas prêt à pénétrer le véritable sens de la discrétion ; de tous les arts secrets, c’était celui qui lui donnait le plus de fil à retordre. Son professeur était patient et indulgent. Il disait que les barbares occidentaux, du fait de leur constitution et de la température de leur esprit, étaient mal adaptés au ninpojutsu. Qu’ils étaient comme l’herbe folle dans les champs : au moindre souffle de vent, ils se mettaient à bruire. Leur cśur battait trop fort, leur respiration était indocile. Or il fallait se changer en pierre. À vingt-cinq ans, Fandorine ne savait pas encore se changer en pierre, alors à présent il cherchait à rattraper le temps perdu.
Massa approuvait ardemment ces sortes d’exercices, d’autant qu’à l’exemple de son maître il suivait son propre programme de perfectionnement ; ainsi travaillait-il en ce moment le benjutsu, « l’art du fouet », terme qu’il avait lui-même inventé, car les ninjas japonais n’étaient jamais allés jusqu’à concevoir pareille science. Dans sa jeunesse, lors d’un voyage dans le Far West, Massa avait beaucoup admiré l’habileté avec laquelle les cow-boys américains maniaient l’instrument. Ce nouveau sujet d’intérêt ne présentait aucune utilité pratique, mais le Japonais aimait faire claquer la lanière de cuir de quatre mètres de long pour dégommer toutes sortes de menus objets. Il était déjà capable de raccourcir la mèche d’une bougie sans éteindre la flamme, d’éliminer une mouche sans laisser de trace sur le papier peint, de souffler un grain de poussière sur l’épaule de son maître. Fandorine ne tolérait ce passe-temps idiot que parce qu’il lui servait dans la pratique du renshû.
Ayant réduit son rythme cardiaque à un battement toutes les deux secondes et « noyé » sa respiration de telle sorte que son diaphragme cessât presque de bouger (ce qui s’appelait « respirer avec la peau »), Eraste Pétrovitch chuchota :
— C’est bon.
Au même instant, Massa porta un coup foudroyant à l’endroit où se tenait son maître. Seulement celui-ci n’y était plus. De manière parfaitement silencieuse, il venait de s’écarter d’un bond à une toise de distance.
Glissant sur le parquet, la queue du dangereux serpent se replia vers la table, comme si la bête était déçue. Massa tendit l’oreille, cherchant à déterminer de quel côté Fandorine s’était déplacé.