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Celle qui sans vous dépérit,

Claire

Massa avait raison. L’essentiel tenait dans la dernière phrase : payer et expédier. Mais quoi ! Le tournage traînait en longueur ? Tant mieux ! Et quand il serait terminé, Massa et lui pourraient toujours partir quelque part en voyage.

Un vague sourire aux lèvres, Fandorine considéra l’image de la carte postale d’un śil distrait.

Non, ce n’était pas un volcan. C’était un incendie.

Une plaine couverte de derricks, une colonne de fumée noire, la moitié du ciel embrasée de rouge. Forcément : Bakou.

Au bas, une légende en tout petits caractères :

Grand incendie dans les champs pétrolifères de la société Branobel, dans la Ville Noire, près de Bakou.

Massa demanda d’un ton soupçonneux :

— Serait-ce que vous l’aimez malgré tout, maître ? À l’instant vous étiez plus sombre qu’un typhon, et soudain votre visage s’éclaire comme un soleil.

Souriant cette fois jusqu’aux oreilles, Eraste Pétrovitch s’exclama :

— Non, elle n’a pas changé : elle m’aime toujours !

Le Japonais en demeura bouche bée.

— Je ne comprends pas assez bien le russe, sans doute. Permettez-moi de relire cette lettre.

— La Fortune ne me boude plus, nous sommes réconciliés, lui dit Fandorine.

Et, dans un élan de sentimentalité dont il n’était guère coutumier, il embrassa la carte postale – comme si la déesse de la Chance lui tendait là sa bouche capricieuse.

L’Arbre, le Sabre, le Givre

Le train mettait onze heures pour aller de Tiflis à Bakou, partant après minuit pour arriver à destination à quinze heures précises. C’était cet itinéraire, à n’en pas douter, qu’avait suivi quelques jours plus tôt le rusé Ulysse, le cśur en fête après avoir si habilement berné cet idiot de gouverneur, les imbéciles de la police du palais, et un certain gentleman-détective, lui aussi fieffé crétin. Le terroriste se rendait à un rendez-vous important, qui devait avoir lieu chez un mystérieux « boiteux », dans la Ville Noire – ainsi s’appelait le secteur des plus riches gisements pétrolifères jouxtant Bakou.

Il ne restait qu’un peu plus d’une demi-heure avant l’arrivée en gare. Les rideaux de légère toile blanche tremblotaient à la fenêtre. La chaleur était caniculaire, et, bien qu’un courant d’air traversât le compartiment, il ne soulageait en rien les voyageurs, qui avaient le sentiment qu’on leur promenait une serviette brûlante sur le visage.

Le paysage était accablant de désolation. Pas un brin d’herbe, pas un arbre, pas la moindre tache de verdure. Une terre brun-jaune totalement nue, sur laquelle ici et là s’élevaient de hautes collines pelées et où le solontchak dessinait des taches blanches. Vivre dans ce désert était impossible, et le contempler, d’un ennui mortel, aussi Fandorine allait-il détourner la tête quand soudain une forêt apparut à l’horizon. Elle n’était pas très dense, mais composée en revanche de très grands arbres, des conifères, à en juger par leur forme pyramidale. Sur leurs cimes pesait une immense nuée noire. L’espoir vint à Fandorine que l’orage éclatât enfin et que l’air poisseux de chaleur en fût rafraîchi.

— Voici la Ville Noire, mon cher, dit une voix par la portière ouverte.

Deux ingénieurs des Mines sortis d’un compartiment voisin se tenaient dans le couloir, occupés à fumer une cigarette.

— Il faut fermer la vitre, la suie risque d’entrer.

Eraste Pétrovitch regarda mieux : ce n’étaient pas des arbres, mais des tours de forage. En bois, en métal, de hauteurs diverses, elles remplissaient toute la plaine. À dire vrai, ce spectacle évoquait moins une forêt qu’un cimetière planté de sinistres obélisques dressés les uns à côté des autres. Presque aussi nombreuses, des cheminées d’usine hérissaient le tout. Et cela fumait, crachait, vomissait dans le ciel des nuages de suie. Ce que le voyageur avait pris pour une nuée d’orage était en réalité un smog fort épais.

Les freins crissèrent, le train ralentit sa marche et s’engagea sur une voie de garage.

— Nous laissons passer des trains venant en sens inverse, déclara la même voix.

L’un des ingénieurs devait être un habitant de Bakou ou, tout du moins, connaissait bien les habitudes locales.

— À cette heure circulent justement les convois Rothschild, Nobel et Mantachev. Nous arriverons sans doute avec une demi-heure de retard.

Et en effet, une minute plus tard un lourd grondement annonçait un train d’une longueur interminable, uniquement composé de wagons-citernes noirs.

— Un convoi de marchandises est donc plus important qu’un train de voyageurs ? s’étonna son compagnon. Je n’avais encore jamais vu ça.

— Ici, mon cher, tout est soumis aux intérêts du pétrole. Surtout en ce moment. La grève commence. Pour l’instant, les chemins de fer ne se sont pas joints au mouvement, alors on se dépêche d’expédier le plus possible de pétrole, de mazout et d’essence de Bakou à Batoumi. Vous l’avez bien lu dans les journaux : l’exportation de produits pétroliers est temporairement interdite. On peut s’estimer heureux. Tout le combustible liquide est désormais réservé à la consommation intérieure. Le pétrole enchérit de jour en jour.

— Si la marine de guerre, à l’exemple de celle d’Angleterre, abandonne le charbon pour le pétrole, les prix vont faire un bond encore plus haut. Je puis vous dire, en tant que spécialiste des moteurs Diesel…

À cet endroit de la conversation, Fandorine ferma la porte, car les prix du pétrole comme les moteurs Diesel ne l’intéressaient absolument pas.

— Nous allons arriver une demi-heure plus tard que prévu, annonça-t-il à Massa d’un ton mécontent.

Le Japonais, assis, s’éventait béatement avec un éventail de papier. La touffeur de l’air ne l’incommodait nullement. De manière générale, tout lui plaisait beaucoup : et le voyage, et le fait d’être en compagnie de son maître, et par-dessus tout le but de l’expédition.

Durant les périodes où Eraste Pétrovitch était contraint de gagner sa vie en monnayant ses talents d’enquêteur, Massa souffrait terriblement. Il disait que son maître y perdait de sa dignité, tel le samouraï resté sans emploi, forcé de vendre son sabre au plus offrant. Cependant, de l’avis du Japonais, Fandorine se rendait cette fois-ci à Bakou pour une cause noble et respectable : se venger d’un ennemi après un affront.

— Une demi-heule, ce n’est lien du tchout, répondit le serviteur sans s’émouvoir. Bientôt le maîtle sela apaisé, palace que nous aulons tolouvé Ulyssé-san.

Le Japonais témoignait toujours du respect pour les ennemis de son maître, aussi le révolutionnaire était-il honoré du révérencieux suffixe « -san ».

Eraste Pétrovitch s’assit et fit mine d’allumer un cigare, mais Massa leva le doigt et déclara sévèrement en japonais :

— Nikki-do ! On ne sait pas si on aura le temps aujourd’hui.

Il avait raison. Mieux valait mettre à profit ce contretemps pour se débarrasser du nikki.

Se surprenant à penser en ces termes, Eraste Pétrovitch se sentit honteux. Que signifiait « se débarrasser » ? Il avait tort de traiter le nikki de cette manière. Mais six mois s’étaient déjà écoulés, et il ne parvenait toujours pas à s’habituer à cette pénible obligation.