Si son programme d’autoperfectionnement physique pour l’année 1914 comportait le ninpojutsu, à titre de pratique spirituelle, Fandorine avait décidé d’apprendre à maîtriser le nikki-do, la Voie du Journal intime.
Beaucoup de gens tiennent un journal intime, aussi bien en Occident qu’en Orient. Les jeunes lycéennes notent dans un carnet secret leurs impressions sentimentales, les étudiants au front boutonneux s’abandonnent à des rêves nietzschéens, les mater familias composent la chronique des maladies infantiles et des commérages de salon, les écrivains pomponnent leurs idées en vue d’une publication posthume dans l’avant-dernier tome de leurs śuvres complètes (dans le dernier, comme on sait, figure la « Correspondance »). Mais l’homme qui, en toute activité, aspire à trouver le moyen de s’élever à un degré supérieur de l’existence en est bien conscient : ces épanchements quotidiens sur les pages d’un cahier ont pour véritable sens de développer la clarté de l’intelligence et de l’esprit. Quand on considère le journal intime (nikki en japonais) de cette manière, il ne s’agit plus de barbouiller du papier, mais de suivre une Voie, et pas des plus simples. Plus compliquée en vérité que la théorie des quanta, à laquelle Fandorine avait consacré toute l’année 1913.
Il est de règle de tenir son nikki chaque jour. Il n’est pas de motif valable qui autorise à l’interrompre. Ni la maladie, ni le chagrin, ni le danger ne peuvent être invoqués pour excuse. Si vous vous trouvez en plein désert, sans papier ni pinceau, écrivez sur le sable avec un bâton. Si vous avez été victime d’un naufrage et que vous flottez sur la mer, étendu sur une planche, promenez votre doigt sur la surface de l’eau.
Le style est d’une extraordinaire importance, en aucun cas on ne saurait en changer.
Il existe toutes sortes de styles dans le nikki-do. On peut se concentrer sur les descriptions de la nature et du temps qu’il fait, afin d’accorder constamment son état intérieur avec la respiration de l’univers. Une autre méthode recommande au contraire de s’abstraire du monde extérieur pour se fixer sur les très subtiles nuances de son être profond, et en outre chaque jour, de préférence à l’heure du couchant, de trouver à tout prix un nouveau motif de verser de nobles larmes.
On compte au total une quarantaine de styles. Fandorine avait choisi celui dit « des Trois Harmonies ». C’était celui qui correspondait le mieux à un homme dont le karma relevait de la catégorie « Nuit de février sur la mer immense » – autrement dit succession de ténèbres et d’apparitions lunaires tandis que le vent souffle en rafales. S’il ne veut pas devenir le jouet des vagues, un homme au destin si complexe gagnera beaucoup à utiliser la formule « l’Arbre – le Sabre – le Givre ».
Le premier élément de cette jolie triade répond des efforts de l’esprit et aide la sphère intellectuelle à acquérir progressivement de la force et à s’élever – comme l’arbre en poussant se tend vers le ciel. Dans la mesure où l’intelligence se fortifie au contact de connaissances nouvelles, il est recommandé d’entamer sa chronique quotidienne par quelque information utile glanée au cours des jours précédents. Parfois Eraste Pétrovitch ouvrait tout bêtement une encyclopédie ou une revue scientifique et en recopiait un article qui avait éveillé son intérêt. (Habitude profitable, soit dit en passant.)
Le Sabre symbolise la clarté et l’efficacité de toute action planifiée. Un acte gagne en acuité et en tranchant si l’on commence par coucher sur le papier ses raisonnements et ses conclusions. Une très sage pratique, surtout en période d’enquête difficile, et plus généralement quand il s’agit de démêler un problème compliqué ou les embarras de son âme. C’était la partie que Fandorine préférait lorsqu’il rédigeait son journal.
Les choses étaient moins simples avec le dernier élément : le Givre, censé parachever l’exercice. Le Givre, c’est l’état de quiétude, d’éveil de la conscience et de délivrance des vaines angoisses. Ce qui permet le mieux de vaincre le chaos intérieur, c’est l’invention d’une sage maxime. Mais il est diablement ardu, après une journée épuisante, d’extraire de soi quelque chose de sage, et qui plus est trois cent soixante-cinq fois par an ! La règle cependant était stricte. La pensée devait être assez profonde, originale et élégamment tournée pour qu’on n’ait point honte de l’inscrire sur un rouleau exposé dans le tokonoma.
C’était ce pensum qui donnait le plus de fil à retordre. Par exemple, vous notiez le soir quelque pensée de haute volée comme : « L’un des sentiments les plus indignes susceptibles de s’emparer d’un être humain est l’impression d’être incapable de soulever le fardeau qu’on a pris sur ses épaules et d’atteindre le but qu’on s’est fixé. Dès lors qu’on accepte de plein gré de se charger d’un faix, il faut considérer qu’on le porte déjà ; quant au but qu’on s’est assigné, rien ne saurait empêcher de l’atteindre, hormis la mort – et encore seulement de manière temporaire, puisqu’en sa vie suivante on l’atteindra de toute façon. » Mais le lendemain matin, frais et dispos, vous relisiez votre prose et un grand découragement vous prenait. Ah, vous parlez d’un philosophe ! La même chose pouvait se formuler en une phrase : « Quand le vin est tiré, il faut le boire. » Travail bâclé, Eraste Pétrovitch.
Il avait beaucoup perdu de son japonais, aussi se voyait-il contraint d’écrire en russe, avec non pas un pinceau mais un stylo-plume américain, néanmoins il s’agissait d’un très authentique nikki, et non d’un vulgaire journal intime à l’européenne. Au premier jour de l’année 1914, Fandorine avait tracé solennellement au dos de la couverture une épigraphe, le début des Notes de ma cabane de moine de Kamo no Chômei, qui vécut au Moyen Âge : « Depuis que j’ai commencé d’entendre le sens des choses, plus de quarante printemps et automnes ont passé, et en ce laps de temps s’est accumulé un grand nombre d’événements extraordinaires dont j’ai été témoin. » Dans le superbe classeur anglais à anneaux métalliques s’étaient déjà succédé deux blocs de cent pages perforées. Eraste Pétrovitch ne conservait pas ses vieilles notes, il les jetait purement et simplement : on ne tenait pas un nikki pour le relire plus tard, ni, à Dieu ne plaise, à l’intention de la postérité, mais uniquement pour le processus de rédaction en lui-même. Ce dont l’esprit et le cśur avaient besoin, cela resterait. Tout le reste pouvait bien s’envoler, comme les feuilles mortes qu’emporte le vent.
Ainsi, Fandorine s’installa à la petite table, se força à oublier la chaleur suffocante devenue intolérable depuis que le train s’était arrêté, et traça avec soin au-dessous de la date du jour (16 juin) le caractère « arbre ».
L’Arbre ne présentait pas de difficulté. Eraste Pétrovitch avait fait provision pour la route de guides de voyage et autres vade-mecum, afin d’avoir une idée des lieux dans lesquels il était appelé à travailler. En chemin, toute cette littérature pratique avait été minutieusement étudiée, les pages utiles cornées, les passages importants soulignés. Sans chercher à distinguer ce qui pouvait servir ou non son entreprise, Fandorine notait à la file tous les détails curieux.
La plume en or se mit à glisser sur le papier.
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« L’histoire russe de Bakou remonte à deux cents ans. Durant la campagne de Perse, Pierre le Grand donna l’ordre au général Matiouchkine de “marcher sur Bakou aussi vivement que se peut et de s’employer, avec bien sûr l’aide de Dieu, à s’emparer de ladite bourgade, pour ce qu’icelle est la clef de toute notre affaire”. Sa Majesté n’imaginait même pas à son époque préindustrielle à quel point Bakou était “la clef de toute notre affaire”. En 1859, quand cette petite ville littorale devint un centre administratif, elle comptait en tout et pour tout 7 000 âmes, et les maisons y étaient toutes “d’architecture asiatique”, pour la plupart en pisé. Au cours du demi-siècle écoulé, la population a augmenté dans un rapport de 1 à 40, sans tenir compte des ouvriers afshars en situation irrégulière qui, fuyant la misère régnant en Iran, viennent ici chercher du travail et vivent dans les “afshar-palan”, des quartiers de taudis. Combien en est-il à Bakou, de ces prolétaires du pétrole privés de tout droit ? Personne n’a l’intention de les compter. »