— Oui, oui, il est temps ! dit Léon avant de frapper bruyamment dans ses mains. Mesdames et messieurs, venez tous ici ! Au travail, au travail !
Il se tourna vers le prodiouktor.
— Monsieur Simon, vous vous rappelez que nous avons aujourd’hui une scène en extérieur ? L’attaque des haschischins.
— Bien sûr ! Et on y aura besoin des couleurs du couchant. La rue est barrée, les ouvriers sont à l’śuvre. À neuf heures, tout sera saneréproche.
— Les nègres sont arrivés ?
— Je les attends par le vapeur d’aujourd’hui. Avec cette maudite grève, de nombreux bateaux ont été annulés. Mais j’ai reçu un télégramme d’Astrakhan : ils ont appareillé, ils seront là.
— La grève, la grève ! Impossible de travailler ! s’écria le réalisateur en tapant du pied. Qu’est-ce qu’un sérail sans ses Maures ? Il ne manquerait plus que le tournage soit encore suspendu ! N’importe quelle autre équipe aurait déjà été ruinée par tous ces contretemps !
— Grâce à monsieur votre oncle, nous ne sommes pas menacés, glissa Simon d’une voix aimable.
À ce moment, Massa apparut dans l’encadrement de la porte, visiblement lassé de faire le pied de grue dans le hall de l’hôtel.
— Au moins on nous a dégoté un Kirghize ! s’exclama Léon Art, ravi. Pourquoi n’est-il pas costumé ? Faites-en un eunuque mongol. Nous retournerons la scène du harem.
Massa, intrigué, demanda en japonais à Fandorine :
— Qu’est-ce qu’un « unyuku » ?
— Kangan.
— Non, pas d’accold poul unyuku. Il n’y a pas un autle lôle ?
— Peut-être Votre Grâce préférerait-elle jouer le calife de Bagdad, s’enquit le réalisateur d’un ton sarcastique.
Sur quoi il tendit à Massa son turban orné de verroterie multicolore.
— Qu’est-ce qu’un « kalifu », maître ?
— Un shogun arabe.
Le Japonais parut satisfait.
— Tlès bien. Kalifu, c’est poshible.
Et il entreprit de poser le turban sur sa tête.
— On nage en plein délire ! gémit Léon.
Il se retourna d’un air impuissant vers les assistants et les acteurs qui rentraient en foule dans le studio.
— J’ai les nerfs à vif, et on me refourgue un Kirghize à moitié cinglé ! Enlevez-lui mon turban !
— Massa, cher ami, comme je suis contente de vous voir ! dit Claire, qui s’était rapprochée.
Le visage du Japonais parut se changer en un masque de pierre. Il s’inclina cérémonieusement.
— Kulelu-san…
L’actrice poussa un soupir affligé. Elle savait qu’elle avait perdu depuis longtemps tout pouvoir sur le serviteur de son mari, mais de temps à autre elle faisait une tentative pour briser la glace – tentative, hélas, toujours infructueuse. Elle salua à son tour, puis murmura à l’oreille de Léon Art.
Celui-ci se troubla.
— Ah ! pardonnez-moi, monsieur… Je vous avais pris… On devait me fournir de véritables Kirghizes de Krasnovodsk pour… mais c’est sans importance…
Il s’éclaircit la gorge.
— J’ai entendu parler de vos succès au théâtre. Claire, je veux dire Mme Delune, m’a tout raconté… Mais le cinéma, c’est tout autre chose. Je n’aurai pas l’audace de proposer une simple apparition à un homme de votre talent. Quant à un grand rôle… Voyez-vous, la mode aujourd’hui est aux gros plans, en particulier de profil. Si, de face, vous présentez un visage très intéressant, de profil en revanche… Votre profil est insuffisant.
Offensé au plus profond de son être, Massa se retourna et dit à Fandorine :
— Lui, par contre, il en a beaucoup trop, de profil ! Avec son nez, on dirait un kappa(3) !
Mais déjà Claire entraînait son mari à l’écart.
— Mon cher, mon très aimé, comme je suis heureuse de vous voir, déclara-t-elle d’une voix douce et fervente, avec un sourire timide. Venez ce soir. Nous prendrons le temps de nous asseoir et nous parlerons, nous parlerons ! Par la fenêtre on ne verra que la nuit, on entendra le vent souffler, mais nous serons tous les deux, et nous nous causerons à loisir, du fond du cśur. Je souffre de ce que nous nous soyons tant éloignés l’un de l’autre. Rien ne va, tout est absurde, absurde. Je sais, je suis trop actrice, et je fais une mauvaise épouse, une bonne à rien. Mais croyez-le, vous m’êtes cher, et les jours enfuis où nous étions heureux ne sont pas pour moi de vains mots. Vraiment, venez… Je vous attendrai…
La Mouette de Tchekhov. Le dialogue entre Nina et Trépliev au quatrième acte. Mais en réalité, elle a simplement besoin d’obtenir de moi quelque chose. Elle entrera dans le rôle de la femme qui retrouve son mari après une longue séparation, elle se prendra au jeu, et tout ça se terminera on sait fort bien comment. Non, pitié, on ne va pas recommencer…
— Je ne pourrai pas. Je suis occupé. J’ai ce soir un rendez-vous chez le g-gouverneur de la ville.
— Oh ! je ne veux pas déranger vos plans. Nous nous retrouverons là où ça vous conviendra le mieux.
Claire avait adopté dans l’instant le rôle de la victime résignée. D’où le tirait-elle ? De La Dernière Victime d’Ostrovski, peut-être ?
— Ce soir, à partir de neuf heures, nous tournons une scène dans la Vieille Ville, c’est tout près de la résidence du gouverneur. Je vous en supplie, juste quelques minutes !
Si douce, si implorante, pour une demande somme toute bien innocente. Bon, si c’était dans la rue et pour quelques minutes seulement, ça pouvait encore aller, se dit Fandorine.
— Très bien. Je v-viendrai.
— Iakov Zalmanovitch, mon trésor, lança Claire d’une voix forte en se tournant vers un assistant. Rendez-moi un service, notez pour mon mari l’adresse du lieu de tournage de ce soir !
Et Fandorine, qu’un instant plus tôt personne ne regardait, devint tout à coup le centre de l’attention générale.
Esclaves noirs et mamelouks, concubines et servantes, opérateurs et électriciens fixèrent avec curiosité le mari de Claire Delune. Quelqu’un gronda de manière assez distincte :
— Oh-oh ! C’est comme dans un vaudeville : les mêmes et le terrible époux !
En réponse s’élevèrent des ricanements.
C’est à pas de géant qu’Eraste Pétrovitch regagna le National. D’un grand coup de canne, il envoya valdinguer une bouteille vide égarée sur son passage. C’était une chose que de rêver de se débarrasser d’une épouse devenue odieuse, c’en était une toute différente que d’être tenu pour cocu. Cependant, le second fait découlait fort logiquement du premier, il fallait bien s’y résigner…
— Renshû ! rugit Fandorine à l’adresse de son serviteur qui peinait à le suivre.
— Quel renshû, maître ?
— Course au plafond.
— Hé ! fit Massa, interloqué. L’affaire est donc si sérieuse ?
Une vraie scène d’action
« Course au plafond » était le nom d’un exercice consistant à prendre son élan pour escalader un mur le plus haut possible, pousser sur ses jambes et retomber debout sur le sol au prix d’un salto arrière. Fandorine dut exécuter trois fois ce tour difficile pour se délivrer de son irritation. Alors seulement il commença de recouvrer son harmonie spirituelle. Il consacra trois quarts d’heure encore à la pratique de la reptation silencieuse dans le couloir de l’hôtel plongé dans la pénombre. Près de lui passèrent tour à tour deux femmes de chambre et trois clients, dont aucun ne remarqua la forme noire qui rampait sur le plancher tel un serpent. Pareil entraînement – dans des conditions proches de celles du combat – avait en outre le mérite de tremper les nerfs : si Fandorine eût été découvert, il se fût trouvé exposé à la honte et au scandale ; or pour l’honnête homme il n’est rien de plus terrible que d’être surpris en piètre posture.