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— Entre les mains de qui ? s’enquit-elle.

À l’autre bout du fil, on émit un grognement contrarié.

— Vous ne semblez pas trop inquiète. Vous avez tort.

Langage châtié. Ce n’étaient donc probablement pas de simples criminels, plutôt des révolutionnaires.

— Allons au fait. Combien ?

Les S-R avaient pris trois cent mille roubles pour le fils des Abylgaziev. Mais ce n’était pas un enfant unique. Cependant, l’entreprise était presque deux fois plus grosse. Saadat pourrait essayer de faire baisser le prix à cent cinquante.

— Seulement tenez compte d’une chose, poursuivit-elle avec le même calme, je ne suis guère en fonds en ce moment. Je viens juste d’acheter de nouveaux équipements. Vous pouvez vérifier.

C’était la vérité. Elle avait investi en mai huit cent mille roubles dans la modernisation de ses installations : elle avait fait installer sur les chevalets de pompage des moteurs Diesel permettant d’extraire le pétrole une fois et demie plus vite. Elle ne disposait jamais de beaucoup de liquidités, si bien qu’elle avait dû souscrire à un gros emprunt à court terme. Elle comptait le rembourser rapidement – il flottait déjà dans l’air une odeur de grève générale, mais Saadat était sûre de ses ouvriers.

— Pourquoi vérifier ? Nous le savons, répondit l’homme. Nous n’avons pas besoin d’argent. Dites non au comité de grève. Aucune concession. C’est tout ce que nous vous demandons.

Voilà ce qu’elle n’attendait aucunement.

— Vous ne voulez pas d’argent ?

Sa voix avait tremblé. Sa stratégie de négociation s’effondrait.

Refuser toute concession ?! C’était ruiner à jamais ses relations avec ses employés. Elle qui comptait servir aux membres du comité du thé et des douceurs. Verser quelques larmes, se plaindre du sort échu aux veuves. Finalement, elle aurait accepté d’augmenter les tarifs de dix, au grand maximum douze pour cent, et tous seraient repartis satisfaits.

Mais il y avait plus grave encore. Si les pompes s’arrêtaient, elle n’aurait rien pour rembourser l’emprunt. Ce serait la banqueroute et la ruine.

— Vous restez muette, madame Validbekova ? Décidez-vous, à quoi tenez-vous le plus ? À votre position ou à votre fils ? Dites-le maintenant, je dois transmettre votre réponse sans plus tarder !

— Oui, oui, oui ! répondit-elle d’une voix haletante. J’accepte, je dirai non au comité. Mais rendez-moi Tural !

Son cśur palpitait d’affolement, mais son cerveau continuait de fonctionner. Elle pourrait mettre son fils à l’abri à Tabriz, dans la famille de son mari. Et ensuite s’entendre avec les grévistes…

— Le garçon restera chez nous jusqu’à la fin de la grève, dit l’inconnu. Après quoi nous vous le rendrons. Qu’en ferions-nous ?

La communication fut coupée.

Sans prêter attention aux serviteurs attroupés à l’entrée, Saadat se laissa tomber par terre, la tête dans les mains.

Tout était fini. Outre les huit cent mille roubles à rendre à la banque avant la fin du mois de juillet, arrivait également le versement des intérêts pour le crédit de l’an passé. Elle avait toujours eu pour principe que si l’on a un rouble en sa possession, il faut en emprunter neuf autres et investir le tout dans l’avenir. Cette stratégie lui avait permis en quelques années de quadrupler son chiffre d’affaires, mais elle ne fonctionnait qu’à condition de pomper constamment de nouveaux moyens financiers. Si la production de pétrole s’arrêtait, cette fragile construction s’écroulait. Les créanciers allaient fondre sur elle comme des vautours. Ses concurrents, flairant une proie facile, s’entendraient pour l’empêcher de vendre ses terrains et ses machines au prix du marché…

L’indifférence du chef des ravisseurs (ou bien son intermédiaire ?) pour l’argent était particulièrement inquiétante. Les malfaiteurs pétris d’idéologie étaient les plus dangereux. Ceux-là, au nom de l’avenir radieux du prolétariat, vous tuaient sans sourciller un gamin de sept ans. Dostoïevski, avec sa larme d’enfant(16), ne faisait pas autorité pour eux.

Ah ! ce n’était pas l’argent qui lui causait peine, ce n’étaient pas les derricks ni les réserves de pétrole ! Ce qui lui était insupportable, c’était l’idée que Tural fût condamné désormais à la pauvreté. Pas à l’indigence, bien sûr. Il serait toujours possible de soustraire quelques miettes aux griffes des créanciers. Mais son garçon ne serait pas destiné à voir s’ouvrir devant lui un avenir majestueux, aux possibilités infinies.

Saadat s’abandonna au désespoir durant cinq minutes environ. Peut-être dix. Puis elle se reprit en main.

Primo, mieux vaut un avenir modeste que pas d’avenir du tout, songea-elle.

Secundo, il ne faut pas se rendre prématurément.

À dire vrai, elle ne savait pas se rendre, ni prématurément ni tardivement.

Le soir était encore loin.

Que pouvait-elle faire ?

Dans un autre pays, ou même dans une autre ville de l’Empire russe, elle se fût adressée à la police. Mais pas à Bakou. Pour une musulmane, c’eût été perdre la face à jamais. Se plaindre à la police russe était une honte plus déshonorante encore que résoudre un litige devant un tribunal russe. Même en cas de meurtre d’un parent, un Bakinois n’eût pas recouru à la police. On devait se venger de ses ennemis soi-même, et si l’on n’y parvenait pas, laisser à Allah le soin du châtiment.

Seigneur, mais elle se moquait bien de perdre la face ! Le problème était que cette police ne savait que prélever des bakchichs. Ils ne retrouveraient personne, quel que fût le montant du pot-de-vin. Ces chacals n’étaient pas là pour ça.

Par conséquent, il fallait essayer la voie traditionnelle, qu’eût suivie en pareille situation n’importe quelle mère musulmane privée de protecteur mais disposant de moyens.

Seulement elle devait faire vite. Elle avait très peu temps.

Une heure plus tard, après avoir parlé au téléphone avec plusieurs personnes compétentes, Saadat savait à qui il convenait de s’adresser et comment trouver ledit individu.

Il existait un gotchi fameux, d’excellente réputation, du nom de Kara-Gassym. Toute la ville parlait de lui depuis une semaine, car récemment cet homme avait abattu à lui seul toute une bande d’anarchistes arméniens à Choubany. Un correspondant bien renseigné avait déclaré : « Si Kara-Gassym s’en charge, ce sera fait. S’il refuse, c’est que personne n’y peut rien. »

Une demi-heure encore et, enveloppée du voile élimé d’une jeune servante, Saadat marchait dans la Vieille Ville.

Le commissionnaire que lui avait envoyé le même correspondant lui montra l’intérieur d’une cour.

— C’est ici, madame. Prenez l’escalier, et montez à l’étage. Je ne vous accompagne pas plus loin, et qu’Allah vous vienne en aide.

Le cśur battant, mais d’un pas ferme et résolu, elle entra dans une pièce dont un mur s’ornait d’un tapis couvert d’armes diverses, et où, assis à une table, un énorme gaillard aux somptueuses moustaches mangeait des fruits secs qu’il puisait par poignées.

L’homme écouta en silence le récit affligé de la veuve. Tout de suite il déclara :

— Non, je m’en charge pas. Va-t’en, femme.

— Il y a là quinze mille roubles.

Saadat déplia et montra les billets – tout ce qu’elle avait pu trouver chez elle.

— Il y en aura d’autres.

L’individu n’accorda même pas un regard à l’argent. C’était bien son jour de chance ! Qu’avaient-ils tous, aujourd’hui, à être désintéressés ?!