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Adorable Suzette ! Ce n’est pas sans raison qu’elle est considérée comme l’actrice ayant le plus de talent, mais aussi la meilleure voix de toute la scène de l’opérette. Elle a crié si fort que je l’ai entendue depuis la cave. Je connais ma petite et je sais qu’elle va vous raconter des boniments pendant une demi-heure au bas mot, ce qui me laisse tout le temps d’achever tranquillement cette lettre.

Ah, autre chose. Je vous laisse le sac d’argent. Les billets qu’il contient sont faux, à l’exception des quatre liasses du dessus. Je vous avais promis à chacun vingt mille francs, et Lupin tient toujours parole.

Bonne année, messieurs !

Avec toute ma reconnaissance et mon admiration.

Votre dévoué,

Michel-Marie-Christophe

des Essars du Vau-Garni

P.S. Avant de disparaître, je vais sur-le-champ informer par téléphone la police que des cambrioleurs se sont introduits dans le château. Aussi bien vous déconseillerai-je de vous attarder ici.

J’avais lu la lettre à voix haute. J’étais tellement sidéré par son contenu que ma lecture était totalement mécanique ; je me contentais d’articuler avec ma bouche ce que voyaient mes yeux. Ayant terminé, je la relus depuis le début, cette fois pour moi-même, afin d’en saisir tout le sens.

Dans le caveau exigu où (avec notre aide !) avait été volé le trésor de la famille des Essars, régnait un silence pesant.

Malédiction ! prononçai-je entre mes dents. Il nous a tout de même roulés. Le propriétaire du château, le vrai des Essars, ne connaissant pas les notes et se méfiant de sa mémoire, a inscrit dans un bloc-notes la suite de touches sur lesquelles appuyer. Et nous, nous avons aidé Lupin à déchiffrer le code !

Sur le visage de Holmes se figea un étrange sourire, qui me parut ressembler à une grimace nerveuse.

— Que pensez-vous maintenant d’Arsène Lupin, sir ? demanda-t-il à Fandorine.

Dépourvu du flegme britannique, le détective russe frappa du poing sur le mur, si fort que des fragments de pierre volèrent.

— La réponse est claire, dit Holmes en hochant la tête d’un air entendu. Et si l’on formule cela avec des mots ?

Fandorine se ressaisit.

— Hum. (Il s’éclaircit la voix.) Je v-vais essayer. Nous nous sommes tous les deux trompés dans nos hypothèses. Et d’un. J’ai faussement exclu le père et la fille de la liste des suspects, et vous avez à tort considéré que des Essars et Bosco étaient une seule et même personne. Le fait que nous ne les ayons jamais vus ensemble s’explique très simplement : un des deux devait en permanence rester dans la cave pour écouter ce dont nous discutions… Deux : Lupin n’est pas l’abominable scélérat que j’imaginais. Il est très ingénieux et plein d’audace. Mais, comme on dit, il n’est si bon cheval qui ne bronche. Et de trois. Lupin n’a pas prévu deux choses : que Bosco se montrerait cupide et voudrait s’approprier les quarante mille francs contenus dans le sac, et que les chasseurs sibériens m’ont appris à poser des pièges. Certes, le meneur s’est enfui avec le butin, mais ses acolytes sont entre nos mains…

Brusquement, le Russe changea de visage.

— Malheur ! La demoiselle… Massa !

Il s’élança avec une telle brusquerie qu’il manqua me renverser.

… Mais assez spéculé sur le Vide et le Noir, où s’enfonce l’âme quand elle est séparée de la raison. Ce thème est trop complexe et trop peu étudié pour exprimer sur ce point une opinion bien arrêtée. En outre, je me rappelai le précepte donné par senseï : dans le dénouement d’une histoire, toute digression est à exclure.

Lorsque mon âme se réunit de nouveau avec ma raison, je découvris que je gisais sur les dalles de pierre au pied de la tour. Mes cheveux étaient couverts de terre, de mon oreille pendait une tige de fleur et tout autour étaient dispersés des tessons d’argile. Ma tête était humide de sang, et sur mon crâne s’était formée une assez grosse bosse.

Bien que mes pensées ne fussent pas encore tout à fait rentrées dans l’ordre et que ma tête me fît très mal, j’arrivai à reconstituer ce qui s’était passé.

Mme Desu avait malencontreusement heurté le pot de fleurs. Celui-ci était tombé sur moi et j’avais perdu connaissance. A en juger par la faible quantité de neige accumulée sur mes vêtements, je n’étais pas resté par terre plus de dix minutes.

En premier lieu, je vérifiai où en était le prisonnier.

Hélas, il avait disparu ! Sur la neige ne restaient que des morceaux de filet, tandis que des empreintes de pas – les unes féminines, les autres masculines – contournaient la maison.

Saisi d’horreur, je courus dans la direction des traces.

Oh, malheur ! Le second brigand n’était plus là non plus. D’après les traces, on l’avait traîné dans la neige en direction du ravin.

Je m’élançai comme une trombe à leur poursuite.

Je dévalai la pente abrupte, me frayant un passage à travers les buissons dénudés. Je franchis d’un bond un ruisseau qui murmurait avec indifférence. Je grimpai de l’autre côté.

Derrière le ravin courait un mur de pierre haut de six ou sept saku.

En un clin d’śil je fus en haut.

Je faillis me mettre à pleurer.

Sur la chaussée saupoudrée de neige se détachait un crottin de cheval et l’on distinguait également des traces de roues. C’était là qu’un équipage avait attendu les criminels…

J’avais failli à mon devoir !

Je ne me souviens plus bien comment je me suis traîné jusqu’à la maison. Les larmes m’obscurcissaient la vue. Qu’allais-je dire à mon maître ? A cause de son stupide vassal, il allait perdre la face devant Sherlock Holmes…

Je rencontrai mon maître et les deux Anglais à mi-chemin de la bibliothèque.

M’éclairant avec sa lanterne (comme d’habitude, l’électricité ne marchait pas), Fandorine-dono me demanda :

— Tu as du sang sur le visage. Que s’est-il passé ?

Je lui expliquai en japonais, d’une voix assourdie par la honte.

Mon maître traduisit, et un silence affligé s’abattit sur nous tous.

Il n’y avait désormais plus de raison de monter dans la tour.

— Le pire, c’est que Lupin a son biographe, déclara tristement Watson-senseï. J’imagine sous quel jour il va nous présenter. Toute l’Europe va rire de Sherlock Holmes…

De Holmes, je me souciais comme d’une guigne, mais l’idée que mon maître pût être un objet de risée me réduisait au désespoir. Car tout cela était ma faute !

— Je doute que M. Lupin veuille se glorifier de cette histoire, prononça Holmes d’un air songeur. Non, vraiment, je ne pense pas qu’il le fasse. A l’heure qu’il est, il se rit bien de nous, c’est sûr, mais sa gaieté ne va pas durer longtemps. Vous siérait-il, messieurs, de jeter un coup d’śil dans la chambre que l’hospitalier châtelain a bien voulu nous attribuer, à Watson et moi-même ?

C’est en proie à une profonde perplexité que nous suivîmes le détective britannique. En chemin, senseï lui posait toutes sortes de questions, auxquelles Sherlock Holmes se contentait de répondre en secouant la tête.

Dans la chambre, il dit :

— Watson, ouvrez donc votre bagage.

— Pour quelle raison ?

Senseï fixa d’un regard étonné la valise à carreaux posée près du mur à côté d’une mallette en cuir et d’un étui à violon.

— Allez, ouvrez, ouvrez.

Holmes alluma les bougies, approcha le candélabre. Mon maître éclairait lui aussi Watson-senseï, mais avec sa lanterne.

— Ça, c’est trop fort… marmonna Watson-senseï en s’escrimant sur ses serrures. Ma valise ne s’ouvrait pas comme ça… Ah !

Mon maître et moi poussâmes également un grand : « Ah ! »