Il y avait de quoi !
Dans la valise, se trouvaient des écrins de toutes tailles, recouverts de velours ou de daim, et quand senseï commença à les ouvrir, sur les murs se mirent à courir et à danser des éclats de toutes les couleurs. C’étaient des bijoux précieux : des colliers d’émeraudes et de rubis, des bagues de diamants, d’antiques chaînes d’or.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? balbutia Watson. Où sont mes affaires ?
— C’est le trésor de la famille des Essars. (Sherlock Holmes posa la main sur l’épaule de senseï.) Courage, Watson. Votre valise est désespérément fichue.
— Mais… Comment ? ! Comment avez-vous pu faire cela à l’insu de nous tous ?
— Elémentaire, mon cher Watson, répondit Holmes en riant sous cape. Reconnaissez, mes amis, que lorsque j’ai dit que j’avais déchiffré le code avant mister Fandorine, vous avez tous pensé que je me vantais. Pourtant, c’est la stricte vérité. En notant l’absence de poussière sur le clavier de l’orgue, j’ai immédiatement eu l’idée de ce que devait être le code. Il n’y avait plus qu’à vérifier. C’est pourquoi j’ai demandé à Watson de m’apporter mon étui à violon, dans lequel je garde un recueil des partitions les plus célèbres. Le portrait de Méphistophélès m’a soufflé laquelle il fallait regarder en premier… Voilà tout le raisonnement. Je suis descendu dans le « salon à orgue », j’ai ouvert la cachette et, à mon grand étonnement, je n’y ai pas trouvé une bombe, mais un coffret contenant un trésor. L’hypothèse suggérée par cette découverte était proche de la vérité. Je ne me suis trompé que sur un point : je pensais que des Essars et Bosco ne faisaient qu’un. Cette méprise m’a conduit par la suite à douter de moi. J’ai cru à l’innocence de cette actrice. Mon Dieu, quand je pense que je lui ai même demandé pardon !
Watson-senseï n’arrêtait pas de remuer et d’ouvrir les uns après les autres les précieux écrins.
— Mais enfin, Holmes, pourquoi avoir substitué ma valise ?
— Cette idée m’est venue quand j’ai remarqué que le coffret et votre valise étaient de la même taille. Je me suis dit : M. Lupin a décidé de se payer ma tête, eh bien je vais à mon tour jouer avec lui au chat et à la souris. J’étais curieux de voir ce qu’il allait faire. J’avais fort justement prévu que M. Lupin ne perdrait pas son temps à se battre avec les serrures de votre valise. Il ne lui viendrait pas à l’esprit qu’il y a sur terre d’autres gens que lui qui apprécient les bonnes plaisanteries… J’avoue franchement que j’ai commis une autre erreur. Voyant que, dans le sac apporté par « des Essars », se trouvaient de vrais billets (du moins sur le dessus), j’ai rendu hommage à une telle rigueur. Mais j’ai sous-estimé l’envergure de Lupin, son goût pour les gestes spectaculaires. J’étais persuadé qu’il ne se contenterait pas du contenu de la cachette, et qu’il voudrait également récupérer l’argent. Profonde erreur. Ou, du moins, demi-erreur. Ce n’est pas le meneur, mais son acolyte, qui est venu récupérer l’argent. Il crevait d’envie d’avoir ces quarante mille francs. Eh bien… Dans cette affaire, chacun a son compte. Arsène Lupin a obtenu les chemises et les caleçons de Watson pour quarante mille francs. Watson se retrouve sans valise. Mister Shibata n’est que plaies et bosses. Bosco a perdu la moitié d’une oreille. Le « professeur » s’est arraché un bout de doigt. Et vous et moi, Fandorine, nous avons laissé passer l’occasion de mettre la main au collet d’un escroc génial. Quoi qu’il en soit (il regarda sa montre), voilà déjà vingt minutes que nous vivons dans le siècle qui commence par les mots « dix-neuf cents ». Si l’on en juge par le prélude, le nouveau siècle ne promet pas aux brillants esprits de notre espèce les surprises les plus flatteuses.
— Qu’est-ce que c’est ?
Le docteur s’approcha de la fenêtre (nous étions au premier étage).
Au loin, près du portail, des feux scintillaient. Un coup de sifflet nous parvint, assourdi par la distance.
— Holmes ! L’insolent a effectivement appelé la police !
— On file, Watson ! Mais, avant, on remet le trésor à sa place. A son retour, le châtelain va avoir du mal à comprendre ce que les cambrioleurs ont trafiqué chez lui. Pour une obscure raison, ils ont installé dans la tour un mystérieux instrument de torture et un pied à perfusion, ils ont pris une solide collation dans la salle à manger, ont posé des filets tout autour de la maison, jeté un pot de fleurs par la fenêtre et filé à l’anglaise. Et, avec tout ça, ils n’ont pris aucun objet de valeur. La disparition de son fidèle régisseur achèvera sans doute de décontenancer des Essars…
Quand, ayant refermé la cachette, nous sortîmes par la porte de service, Fandorine-dono dit avec un soupir :
— Nous nous sommes piégés nous-mêmes. Comme on dit en Russie : « Le plus malin s’y laisse prendre. »
— Et chez nous, pour ce genre de cas, il y a une comptine pour enfants. Il y est question de trois habitants du village de Gotham, où, selon la légende, vivent les gens les plus… (Sherlock Holmes marqua une pause)… les plus intelligents de toute l’Angleterre.
Et il récita une petite poésie de quatre vers, qui me ravit par la profondeur et l’élégance toute japonaise de sa métaphore.
Three wise men of Gotham
Went to sea in a bowl
And if the bowl had been stronger
My song had been longer
[Trois hommes sages de Gotham
Allèrent en mer dans un bol
Et si le bol avait été plus solide
Ma chanson aurait été plus longue.]
Ce chef-d’śuvre dit en substance que pour Trois Sages il est facile de trouver le Chemin de la Vérité, même s’ils partent pour la Croisière de la Vie sur une coquille de noix. Par sa brièveté et sa beauté, leur Chemin est semblable à un court poème.
Cette révélation à elle seule justifiait de traverser les épreuves et la honte de l’échec, sans parler de choses aussi viles qu’une bosse à la tête de la taille d’un petit kaki.
J’ai essayé d’exprimer la poésie entendue dans la bouche de Holmes sous la forme classique d’un poème de cinq vers et de 31 syllabes :
Bravant le typhon,
Trois grands sages prirent la mer,
A bord d’une nacelle.
Tant fut bref leur Chemin
Qu’il ressemble à un tanka.
1- « Monsieur » en russe. (N.d.T.)
Notes de l’éditeur
Sur le manuscrit du récit La Prisonnière de la tour, figure ce post-scriptum écrit de la main du docteur D. H. Watson et daté de 1907.
« Je viens d’achever la lecture de l’śuvre troublante de mister Leblanc, Herlock Sholmes arrive en retard, où est décrite la rencontre de Holmes avec Arsène Lupin. Non seulement l’auteur a déformé les faits, mais avec sa mémoire sélective propre à la tribu gauloise, il ne dit pas un mot de la nuit du nouvel an 1900, où le célèbre détective et le non moins célèbre voleur se sont effectivement trouvés face à face pour la première fois. A la décharge de mister Leblanc, on peut dire que, contrairement à moi, il n’est jamais un acteur direct des événements et est obligé de prendre pour argent comptant les racontars de son vantard d’ami, gentleman n’appartenant pas à la plus honnête des professions. Et la raison qui explique que Lupin ait “oublié” l’histoire de la machine infernale du château du Vau-Garni n’est que trop évidente. Elle ne fait honneur à aucun de ceux qui y furent mêlés. »
Dans la marge du manuscrit de Massahiro Shibata, figure cette inscription à la main :
« Mon maître a lu mon śuvre et m’a fait promettre que, tant qu’il serait vivant, jamais plus je ne consignerais ses exploits par écrit. Quel dommage ! Cela me plaît tellement d’être écrivain… »