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21.06.2020
Fiction Book Description
Akounine, Boris
Le chapelet de jade
(Dédicaces - 2)
Le Chapelet de jade, la longue nouvelle qui donne son titre à ce recueil est dédiée à Robert Van Gulik, le célèbre écrivain orientaliste qui a créé le personnage du juge Ti. Toute la ville en parle avec des frémissements d’horreur : dans la Soukharevka, célèbre quartier de Moscou, un antiquaire spécialisé dans la vente d’objets asiatiques a été retrouvé sauvagement assassiné. Le criminel l’a monstrueusement torturé avant de retourner son magasin de fond en comble, cherchant à l’évidence un objet bien précis. Aidé de Massa, son fidèle serviteur japonais, Fandorine se lance dans une périlleuse enquête à travers le vieux Moscou populaire et le quartier chinois, avec ses bouges et ses fumeries d’opium. Il va bientôt découvrir que l’objet tant convoité était un chapelet de jade aux pouvoirs prétendument magiques…
DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Azazel
Le Gambit turc
Léviathan
La Mort d’Achille
Missions spéciales
Le Conseiller d’Etat
Le Couronnement
La Maîtresse de la Mort
L’Amant de la Mort
Altyn Tolobas
Bon sang ne saurait mentir tomes 1 et 2
Pélagie et le bouledogue blanc
Pélagie et le Moine Noir
Pélagie et le coq rouge
La Prisonnière de la tour
Boris Akounine
LE CHAPELET
DE JADE
et autres nouvelles
Dédicaces 2
Traduit du russe par Odette Chevalot
Titres originaux : Sigumo
Nefritovye čotki
Dolina Mečty
« Cette śuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette śuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales. »
© Boris Akounine, 2007
© I. Bogat, éditeur, 2007
© I. Sakourov, illustrateur, 2007
© Presses de la Cité, un département de
, 2009 pour la traduction française
EAN 978-2-258-08706-4
SHIGUMO
Cette nouvelle est dédiée
à Sanyutei Encho
Aux funérailles de l’homme qui s’apprêtait à devenir bouddha, il y avait si peu de monde que c’en était indécent. Comme compatriote, n’était présent que le vice-consul Fandorine, ex-collègue du défunt. Eraste Pétrovitch se tenait au-dessus de l’étroite tombe où un novice venait de déposer la boîte contenant les os et la cendre, et écoutait la mélopée du bonze en triturant entre ses doigts un haut-de-forme de soie orné d’un crêpe. Les Japonais étaient tous en blanc, et, dans sa redingote de deuil noire, l’assesseur de collège se détachait tel un corbeau parmi un vol de colombes.
De même, une poignée de Japonais étaient venus au cimetière du monastère : les rumeurs sur l’abominable mort du reclus Meïtan avaient frappé d’effroi tout le Yokohama autochtone. Seuls accompagnaient l’ermite dans son dernier voyage le supérieur du monastère et un novice, la veuve du défunt et leur petite fille, ainsi que deux autres personnes qui se tenaient à l’écart, et que Fandorine s’efforçait consciencieusement de ne pas regarder. La population européenne, qui, comme le notait la Japan Gazette du 15 août 1881, venait de dépasser les mille âmes, ne croyait pas aux chimères païennes et avait ignoré l’enterrement pour une autre raison encore. Le consul Weber avait dit à son adjoint : « Eraste, c’est ton affaire, bien sûr. Si tu le juges nécessaire, vas-y, mais s’il te plaît, pas d’éloge funèbre. N’oublie pas que cet individu a trahi sa foi, sa patrie et la race blanche tout entière. »
Ce qui, en gros, était la réalité. Cet homme, qui, durant les dernières années de sa vie, se faisait appeler Meïtan, avait de son plein gré renoncé à son rang, à son titre de noblesse, à la citoyenneté russe, à la religion orthodoxe et jusqu’à son propre nom. Il avait pris le nom de famille de son épouse japonaise, avait troqué la veste et le pantalon contre un kimono, puis, un peu plus tard, avait revêtu la tenue des bouddhistes et cessé toute relation avec ses compatriotes, y compris Fandorine, avec lequel il était auparavant ami. En trois ans, ils ne s’étaient pas vus une seule fois. Eraste Pétrovitch connaissait la raison de cette inflexibilité et, à la différence du consul Weber, la considérait avec tolérance et compassion.
Ladite raison était présente ici même dans le cimetière du Temple de l’Accroissement de la Vertu, où le renégat avait passé la dernière période de sa vie. La fillette, enfant tardif de l’ex-citoyen russe et de sa femme japonaise, était assise à côté de sa mère dans une poussette en osier et s’endormait, bercée par le chant des sutras. A cet âge, tous les enfants marchent bien et même courent, mais cette fillette était venue au monde avec des jambes inertes, totalement paralysées. C’est alors que l’infortuné père s’était retiré dans ce monastère de la secte Shingon. Il avait pris le nom de Meïtan, ce qui signifie « celui qui cherche l’Illumination », et s’était fixé pour but de devenir bouddha de son vivant.
La veuve du défunt, Satoko, se tenait près de la poussette, le visage totalement immobile. Ses yeux étaient secs, car la manifestation publique de sa douleur eût affecté les autres.
D’ailleurs, personne ici ne laissait paraître son émotion.
Le supérieur Souguen, comme il convient à un prêtre bouddhiste, montrait par tout son être que la mort est un événement réjouissant et même, en un sens, une fête. Après tout, le vénérable ne faisait là que son travail.
Collé au supérieur, le gringalet qui faisait office de servant reniflait et lorgnait la tombe avec une crainte non dissimulée, mais son visage blême au nez épaté n’exprimait pas la moindre tristesse.
Quand, saisissant le moment opportun, Fandorine regarda plus attentivement le couple qui se tenait à l’écart, il lui sembla que la femme souriait. Non, ce n’était pas un sourire, mais un rictus empreint d’une curiosité avide et impatiente.
D’ailleurs, qualifier de femme cet être dont la seule vue faisait frissonner exigeait un gros effort d’imagination.
Au dos d’un robuste serviteur, dans un panier tressé rappelant vaguement le sac d’un alpiniste, était assise l’étrange créature : une jolie tête de femme savamment coiffée dans le style shimada-mage sur un corps minuscule d’enfant de quatre ans. L’avorton suivait attentivement la cérémonie, tournant rapidement à droite et à gauche son menton pointu. Sa main miniature tenait un éventail qu’elle tapotait nerveusement sur le crâne rasé du serviteur.
Fandorine croisa du regard les yeux luisants de la naine et, gêné, se détourna aussitôt. La présence de cette malheureuse conférait une tonalité macabre à la cérémonie déjà bien assez triste comme ça.
Il n’y avait personne d’autre dans le cimetière ; c’est, du moins, ce que pensait Fandorine jusqu’au moment où son attention fut attirée par un bruit désagréable : comme si quelqu’un avait craché un graillon préparé avec délectation.
Le vice-consul se retourna et, derrière la palissade de bambou peu élevée qui séparait le cimetière bouddhiste des tombes chrétiennes voisines, il vit un homme portant une vareuse de marin en grosse toile sur un maillot rayé. Appuyé à la barrière, il observait l’enterrement avec une évidente hostilité. Sa trogne rouge, hérissée d’une barbe naissante poivre et sel, était agitée d’un tic haineux. D’un côté, l’observateur était chaussé d’une botte éculée, de l’autre, il portait une jambe de bois dont il frappait furieusement le sol.