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Un vrai rassemblement d’invalides, pensa Fandorine, et il plissa le front, honteux de sa cruauté.

C’est alors que l’unijambiste accomplit un acte qui acheva de faire rougir de honte le vice-consul, non plus seulement pour lui-même, mais pour la race européenne tout entière. L’antipathique gaijin (c’est ainsi que l’on appelle les étrangers au Japon) cracha par-dessus la barrière un jet de salive couleur de tabac, éclata d’un rire gras et s’écria en anglais :

— Funérailles de singe ! Qu’on vous enterre tous, bande de maudits macaques !

Le vénérable Souguen regarda le perturbateur du coin de l’śil, mais n’interrompit pas sa prière. La veuve se raidit comme si elle avait reçu un coup, et son visage blême se fit plus pâle encore. Sachant que Satoko comprenait l’anglais, Fandorine jugea inconcevable de laisser sans réaction cette sortie répugnante.

Sans se départir de son attitude respectueuse, Eraste Pétrovitch recula de quelques pas, puis, s’efforçant d’attirer le moins possible l’attention, il se retourna et se dirigea à pas rapides vers le malotru.

— Hors d’ici, dit-il d’une voix calme où vibrait la fureur. Sinon…

— Qui tu es, un larbin des Japs ? répliqua l’invalide en le défiant de son regard délavé. Tu ne parles pas sur ce ton-là au vieux Sylvester ou il va amocher ta jolie petite gueule.

Quelque chose cliqueta dans la grosse pogne de l’homme et aussitôt en émergea la lame d’un couteau espagnol.

— Fandorine, vice-consul de l’empire russe, se présenta Eraste Pétrovitch. Et v-vous, qui êtes-vous ?

— Je suis le vice-consul de Notre-Seigneur dans ce cimetière. Compris, pauvre bègue ? répondit Sylvester sur le même ton, avant de cracher une nouvelle fois et de s’éloigner en clopinant dans la direction des pierres tombales surmontées de croix.

Le surveillant du cimetière ou bien le gardien, se dit Fandorine, se promettant, après l’enterrement, d’aller sans faute voir le curé de la paroisse, afin qu’il réprimande le malappris.

Quand l’assesseur de collège retourna à la tombe, la cérémonie était déjà terminée. Le supérieur invita tous les présents chez lui, afin de boire à la mémoire du défunt.

— Ainsi, la volonté de Meïtan est accomplie, dit le vénérable d’une voix douce quand le novice eut rempli les petites coupes de saké chaud, qu’au monastère on appelait hannya, à savoir « bouillon de sorcière ». Il voulait devenir bouddha et il l’est devenu, toutefois pas de son vivant mais après sa mort. Ce qui est encore mieux.

On garda un instant le silence.

A travers les cloisons ouvertes, un petit vent frais venait du jardin. Il agitait par moments le rouleau sacré qui pendait au-dessus de la tête du supérieur.

— Car la mort doit être une marche vers le haut et non un piétinement sur place. Celui qui est déjà devenu bouddha, vers quoi peut-il s’élever ? poursuivit Souguen, savourant son saké.

Les femmes – Satoko et l’autre, celle qui ressemblait à un têtard (Eraste Pétrovitch savait maintenant qu’elle s’appelait Emi Terada) – croisaient pieusement les mains, Emi hochant en outre sa coiffure alambiquée d’un air compatissant. Elle n’était pas assise normalement, à savoir à genoux, mais dans le dispositif spécial où l’avait installé son serviteur avant de se retirer.

Comprenant que l’on n’en était qu’au début d’un long sermon, Fandorine décida d’engager la conversation dans une autre direction, qui l’intéressait infiniment plus que les considérations religieuses.

— Concernant la fin du saint ermite, courent les bruits les plus étranges, fit-il. On d-dit des choses auxquelles il est impossible de croire…

Le visage du supérieur s’éclaira d’un sourire débonnaire. Comme il fallait s’y attendre, Souguen prit de haut l’impolitesse du gaijin. Son sourire signifiait : « Tout le monde sait que certains étrangers peuvent apprendre à très bien parler le japonais, comme c’est le cas de cet escogriffe aux yeux bleus, mais on ne pourra jamais leur inculquer les bonnes manières. »

— En effet, notre paisible monastère a subi une rude épreuve. D’aucuns disent même qu’une malédiction pèse sur notre Temple de l’Accroissement de la Vertu. Nous craignons que le nombre des pèlerins ne diminue. Quoique, d’un autre côté, l’odeur de mystère va sans doute en attirer beaucoup d’autres. Le monde de Bouddha est parfois semblable à une plaine inondée de soleil, et parfois à une forêt obscure. (Se tournant vers la veuve, le supérieur dit avec douceur :) Je sais, ma fille, combien il vous est difficile de parler de l’horrible événement qui a bouleversé votre vie et assombri la paisible existence de notre ermitage. Mais les mots sont le meilleur remède contre la douleur ; ils sont si superficiels et si légers qu’en en revêtant votre tristesse, vous allégez par la même occasion le fardeau qui pèse sur votre âme. Plus souvent vous raconterez cette terrible histoire, plus vite votre âme retrouvera son harmonie perdue. Faites-moi confiance, je sais ce que je dis. Peu importe que moi-même et Terada-san connaissions tous les détails, nous écouterons une fois encore.

Les épaules de Satoko furent agitées d’un léger tremblement, mais aussitôt elle se ressaisit. Elle s’inclina devant le supérieur, puis devant Fandorine. Elle se mit à parler d’une voix égale, s’interrompant à chaque fois qu’elle devait dominer son émotion. Les auditeurs attendaient patiemment, et, un instant plus tard, le récit reprenait.

De temps à autre, la veuve caressait distraitement la tête de sa fille, qui dormait paisiblement sur un tatami. On eût dit que ce contact donnait des forces à Satoko.

— Vous n’ignorez certainement pas, Fandorine-san, que mon époux ne vivait plus avec moi depuis longtemps. Depuis la naissance d’Akiko…

A ces mots, la voix de la narratrice se brisa, et Eraste Pétrovitch profita de la pause pour mieux regarder la fillette.

D’ordinaire, les enfants nés de l’union d’un Européen et d’une Japonaise sont remarquablement beaux, mais la pauvre Akiko n’avait pas eu de chance. Non content de l’avoir fait naître infirme, le mauvais sort avait voulu que le visage de la fillette réunît en lui, comme par un fait exprès, les particularités physionomiques les plus disgracieuses de chacune des deux races : un nez en bec d’oiseau, de petits yeux bouffis, des cheveux jaunâtres semblables à de l’étoupe. L’assesseur de collège soupira et posa ses yeux un peu plus loin, mais là était assise la terrifiante Emi, de sorte qu’il n’eut plus qu’à reporter son regard sur le visage rouge du supérieur, lequel était en train de rafraîchir son crâne luisant avec un petit éventail.

— Il disait que le prince Siddhartha Gautama lui aussi avait quitté sa femme et son premier-né, que celui qui aspire à l’Eveil doit se couper de sa famille, poursuivit courageusement Satoko. Mais je sais qu’en réalité il voulait se punir de ce que Akiko était née… était née comme elle est. Dans sa jeunesse, il avait souffert d’une vilaine maladie et considérait que c’en était la conséquence. Ah, Fandorine-san, fit-elle, levant pour la première fois les yeux sur le vice-consul, il y a bien longtemps que vous ne l’aviez vu. Il avait énormément changé. Vous ne l’auriez pas reconnu. Il ne lui restait presque plus rien d’humain.

— Meïtan s’était avancé loin sur le Sentier à huit degrés de l’Illumination, intervint le supérieur. Il avait déjà franchi le premier degré : la Compréhension juste ; le second : l’Aspiration juste ; le troisième : la Parole juste ; le quatrième : la Conduite juste ; le cinquième : la Vie juste ; le sixième : l’Effort juste ; et le septième : l’Attention juste. Il ne restait que le dernier : la Méditation juste. Pour y accéder, Meïtan s’était construit un pavillon dans notre parc, et, des jours entiers, il contemplait le Lotus placé au centre du Disque lunaire, afin de faire coïncider son kokoro avec le kokoro de la Fleur, car seulement dans ce cas…