— Je sais ce qu’est la m-méditation devant une représentation de l’Aji-kan, le coupa Fandorine, craignant que la discussion ne s’égare dans le dédale du bouddhisme ésotérique.
Adressant au diplomate un aimable signe de tête, Souguen sourit de nouveau et se contenta d’écarter ses petites mains potelées. Derrière lui, le novice regardait le vice-consul, les yeux écarquillés.
Eraste Pétrovitch baissa modestement le regard. Il vivait au Pays de la Racine Céleste depuis maintenant quatre ans et, contrairement à la majorité des étrangers, il s’était attaché à pénétrer les secrets du monde japonais, parmi lesquels de bien plus mystérieux que la simple méditation.
— Je vous en prie, Satoko-san, poursuivez, demanda le vice-consul.
— Nous vivions séparément. Mon mari m’autorisait à lui rendre visite une fois par semaine. Nous échangions quelques mots, puis je lui préparais le furo et lui faisait chauffer un petit pichet de saké. C’était le seul plaisir charnel qu’il s’accordait, les dimanches soir. Pendant que Meïtan baignait dans le baquet rempli d’eau bouillante, j’attendais dans le jardin ; mon mari ne me permettait pas de rester près de lui. Ensuite, un heure plus tard très précisément, je lui apportais une serviette, je vidais l’eau et nous nous séparions jusqu’au dimanche suivant…
Baissant très bas la tête, Satoko se tut. La voyant ainsi, Fandorine se dit qu’il n’y avait sans doute qu’une femme japonaise pour faire preuve d’une telle abnégation, et cela, bien sûr, sans se plaindre une seule fois ni même s’autoriser le moindre regard de reproche.
— Et tout s’est passé de la même façon dimanche dernier. J’ai rempli le furo de l’eau que j’étais allée tirer au puits et que j’avais ensuite fait chauffer. J’ai aidé Meïtan à s’installer, j’ai posé à sa portée le petit pichet et je suis partie me promener dans le jardin, là où se trouvent les tombes des moines et des ermites. C’est tout à côté de l’endroit où l’on vient d’enterrer mon mari… (La voix de la veuve trembla imperceptiblement, mais elle n’interrompit pas son récit.) C’était la pleine lune, de sorte qu’il faisait tout à fait clair. Soudain, près de la palissade du cimetière des gaijins, j’ai aperçu une haute silhouette dans un long vêtement noir.
— Près de la palissade ? demanda aussitôt Eraste Pétrovitch. De ce côté-ci ou de l’autre ?
— D’abord, il m’a semblé que l’homme était de l’autre côté, du côté gaijin, mais après, la silhouette a fait un drôle de mouvement, une sorte de contorsion bizarre, et aussitôt elle s’est retrouvée plus près, dans le jardin du monastère. J’ai vu que c’était un moine errant komuso, vêtu comme il se doit d’un long surplis et portant sur la tête le tengai.
C’est ainsi que l’on appelait un chapeau de paille très particulier : en forme de panier retourné avec d’étroites ouvertures pour les yeux, il cachait le visage jusqu’au menton. Fandorine avait plus d’une fois rencontré dans les rues de Yokohama ces moines sans visage, qui recueillaient des dons pour leur ermitage.
— Ce moine avait quelque chose de particulier, que je n’ai pas compris immédiatement, mais seulement quand il s’est approché. Premièrement, il était terriblement grand, même plus grand que vous. Deuxièmement, il avançait de manière trop régulière, sans à-coups, comme s’il ne posait pas les pieds par terre mais flottait ou glissait au-dessus du sol. D’ailleurs, je ne pouvais pas très bien distinguer de quoi il retournait, car une nappe de brume nocturne recouvrait l’herbe. Et puis cela ne se fait pas de fixer les pieds d’un saint homme. J’ai pensé que c’était un hôte du temple. Je me suis hâtée à sa rencontre, me suis inclinée et lui ai demandé si je pouvais lui être d’une aide quelconque. Peut-être s’était-il égaré dans le parc, ou bien n’arrivait-il pas à trouver les cabinets, ou bien encore désirait-il se reposer sur un banc près de l’étang de la Carpe.
« Le moine n’a rien répondu. Je me suis alors penchée pour le regarder par en dessous et j’ai vu… j’ai vu qu’il n’avait pas de tête. A travers le tressage assez lâche de la paille, on ne voyait que du vide. Juste au-dessus des épaules du komuso scintillait le disque jaune de la lune. L’homme m’a tendu la main, et j’ai constaté que sa manche aussi était vide : l’intérieur était tout noir. Ensuite, je n’ai plus rien vu, car Bouddha, dans sa grande miséricorde, m’a permis de perdre connaissance. Ah, pourquoi le monstre n’a-t-il pas sucé tout mon sang ? J’étais évanouie et je n’aurais de toute façon rien senti !
Cette dernière phrase fut la seule que la narratrice prononça avec émotion. Eraste Pétrovitch savait que Satoko était une femme sensée, tout sauf encline à des hallucinations hystériques, aussi ne trouva-t-il rien à dire, tant il était stupéfié par cette histoire fantastique.
De son côté, l’affreuse Emi Terada s’exclama :
— Quelle question ! C’est justement parce que vous aviez perdu connaissance qu’il ne vous a pas sucé le sang. Shigumo doit regarder sa victime dans les yeux, sinon il ne trouve pas cela à son goût. C’est que je connais ses façons, moi !
— Qui dites-vous ? Shigumo ? interrogea le vice-consul, qui ignorait ce mot.
— Racontez l’histoire de l’Araignée de la Mort, ma fille, dit le supérieur en s’inclinant devant la naine. Ce sera intéressant pour monsieur le fonctionnaire de huitième rang. Le monde de Bouddha recèle bien des choses curieuses, et nous, pauvres nigauds que nous sommes, avons parfois du mal à nous y retrouver dans ces phénomènes effrayants. Il ne nous reste plus alors qu’à nous en remettre à la prière. Je vous en prie, Terada-san.
Fandorine s’obligea à regarder cet être mi-femme, mi-enfant, afin de ne pas froisser sa sensibilité. En voilà, une chose étrange ! Chaque partie du corps d’Emi Terada était la perfection même : son visage fin et délicat, comme son charmant petit corps miniature, mais, arrimées l’une à l’autre, ces deux ravissantes moitiés formaient un tout proprement terrifiant.
— Mon père, propriétaire héréditaire d’une maison de commerce réputée, se distinguait par sa piété et, deux fois l’an – avant la floraison du sakura et pour Bon, la fête des ancêtres –, il se rendait avec sa famille en pèlerinage dans quelque monastère ou temple célèbre, commença bien volontiers Emi. (On voyait tout de suite qu’elle avait déjà raconté cette histoire moult fois.) Et il en fut de même cet été-là, alors que je venais d’avoir quatre ans. Nous arrivâmes dans un illustre monastère pour y honorer la mémoires de nos ancêtres. Le soir, mes parents allèrent à la rivière pour mettre à l’eau une petite barque commémorative, me laissant dans les appartements réservés aux hôtes, sous la surveillance de ma gouvernante. Celle-ci s’endormit très vite, alors que, perturbée de devoir dormir dans un lieu inconnu, je restai allongée sur mon futon à regarder le plafond. Dehors, la lune brillait, et sur les panneaux ondulaient d’étranges taches noires : c’étaient les arbres du jardin qui se balançaient au souffle du vent. Soudain, je remarquai que l’une des taches était plus grosse que les autres. Elle aussi remuait, mais de bas en haut et non de gauche à droite. Je la fixai avec attention et, soudain, je compris : ce n’était pas une ombre, mais une espèce de boule ou d’amas noir. La chose pendait au-dessus de ma nounou qui ronflait. Elle se balança légèrement et se mit à avancer dans ma direction, grossissant incroyablement vite. Je vis alors que c’était une énorme araignée noire se balançant au bout d’un fil accroché au plafond. J’avais beau être encore un bébé et ne pas comprendre grand-chose, j’éprouvai une peur atroce… une peur telle que j’en eus la respiration coupée. Je voulais appeler ma nounou, mais aucun son ne sortait de ma bouche.