Emi scruta le regard de Fandorine pour vérifier jusqu’à quel point celui-ci était passionné par son récit.
Le vice-consul écoutait attentivement et même, parfois, réagissait par une exclamation polie : « Ah, vraiment ? », « Oh ! », « Alors ça… », mais, manifestement, cela ne suffisait pas à la naine. Elle fronça les sourcils d’un air inquiétant et dit d’une voix étranglée, sépulcrale :
— Je fermai les yeux de terreur, et quand je les rouvris, je vis au-dessus de moi un moine en long habit noir avec un chapeau de paille qui lui descendait jusqu’au bas du visage. D’abord, je m’en réjouis. « Tonton, lui dis-je gaiement, comme c’est bien que tu sois venu. Tout à l’heure, il y avait ici une grosse, très grosse araignée ! » Mais le moine leva la main, et, sortant de sa manche, c’est une grosse patte velue qui se tendit vers moi. Oh, comme elle était répugnante ! Je sentis l’odeur âcre de la terre mouillée, vis devant moi deux lueurs vives et maléfiques et fus, dès lors, dans l’incapacité de bouger. D’ici jusqu’aux pieds, un grand froid se répandit dans tout mon corps. (Elle porta à sa gorge sa minuscule main aux longs ongles laqués.) Shigumo m’aurait sûrement sucé tout le sang si ma nounou n’avait émis un ronflement sonore. L’espace d’un instant, l’araignée détacha ses mandibules, je repris mes sens et me mis à sangloter bruyamment. « Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as fait un cauchemar ? » demanda ma nounou d’une voix rauque. Au même moment, le moine se ramassa sur lui-même, se transforma en boule noire et remonta à toute vitesse au plafond. Une seconde plus tard, il ne restait plus qu’une tache, qui bientôt se mua en ombre… J’étais trop petite pour bien expliquer à mes parents ce qui s’était passé. Ils conclurent que j’avais attrapé une mauvaise fièvre et que c’était à cause d’elle que mon corps avait cessé de grandir. Mais moi, je savais la vérité : c’était Shigumo qui avait aspiré tous les sucs vitaux qui étaient en moi.
Elle fondit en larmes, ce qui, de toute évidence, faisait partie du rituel de l’histoire. En tout cas, ni Satoko ni le supérieur ne jugèrent bon de la consoler. Emi pleurait avec élégance, cachant son visage derrière sa manche de dentelle, puis s’essuyant délicatement le nez avec un petit mouchoir en papier.
Avec un sourire débonnaire, le vénérable dit :
— A quelque chose malheur est bon. Depuis toutes ces années, nous avons au moins le plaisir de vous offrir l’hospitalité, ma fille. Madame Terada vit, avec ses serviteurs et ses servantes, dans une maison particulière située sur le territoire du monastère, expliqua Souguen au vice-consul. Et nous en sommes très sincèrement heureux.
De derrière sa manche, Emi jeta un regard au diplomate, et comprit que ce dernier n’était pas vraiment touché par son histoire. Les yeux de la femme miniature luirent d’un éclat méchant, et elle répondit au supérieur de la façon la plus grossière :
— Et comment ! Avec tout l’argent que mon père paie pour moi au monastère ! Pourvu seulement qu’il n’ait pas sous les yeux le spectacle de ma monstruosité !
Et cette fois, elle éclata pour de bon en sanglots, retentissants et rageurs.
Le supérieur ne s’offusqua nullement.
— Comment savoir ce qu’est la monstruosité ? dit-il, conciliant. Le plus difforme des mortels est beau aux yeux de Bouddha, et la plus belle des femmes peut Lui paraître une vile pourriture.
Mais cette profonde réflexion ne consola pas Emi, qui se mit à sangloter avec encore plus de frénésie.
Se penchant vers Satoko, l’assesseur de collège demanda à mi-voix :
— Donc, vous n’avez pas vu comment les choses s’étaient passées ? Votre évanouissement était si profond que cela ?
— Quand nous avons trouvé Satoko-san, nous avons pensé qu’elle était morte, fit le supérieur, répondant à la place de la veuve. Son cśur battait lentement, on ne l’entendait pour ainsi dire pas. Le médecin n’a pu la ramener à la vie qu’au prix de plusieurs heures d’effort, et cela, à l’aide d’aiguilles chinoises et de moxas. A ce moment-là, le corps du malheureux Meïtan avait depuis longtemps été emporté. Une fin bien affligeante pour un juste.
— Et tout cela parce que vous ne m’avez pas écoutée, fit Emi en reniflant. Qu’est-ce que je vous ai dit quand on a trouvé le tas à côté du pavillon ?
— P-pardon ? s’étonna Eraste Pétrovitch.
— Je suis gênée de parler de telles choses à table… (Satoko regarda le diplomate d’un air coupable.) Mais une semaine avant sa mort, un matin, mon mari a trouvé un gros tas de saletés sur le seuil de sa cellule.
— De la merde, résuma brièvement le supérieur pour Fandorine, qui haussait les sourcils d’étonnement. Une énorme. Comme n’en fera jamais un être humain, même après avoir mangé un plein sac de riz à la sauce de soja.
— Mais Shigumo, lui, il le peut ! s’écria Emi, les yeux brillants. Il a l’apparence d’une araignée, mais sa merde est humaine, parce qu’il est un monstre mi-homme, mi-bête. J’ai alors tout de suite dit à Satoko-san : « Ce n’est pas un hasard, prenez garde. Un esprit impur rôde autour de votre époux. » Je l’ai dit ou pas ?
— Oui, c’est vrai, prononça doucement Satoko. Et j’ai simplement ri. Jamais je ne me le pardonnerai. Mais mon défunt mari ne croyait pas aux forces impures et m’interdisait…
— Parce que c’était un gaijin avant d’être un saint ermite, l’interrompit Emi. Son âme n’était pas japonaise. Jamais il n’aurait pu atteindre l’Illumination, il aurait ainsi continué à piétiner sur la huitième marche jusqu’à la fin de ses jours.
La remarque pour le moins indélicate entraîna une longue pause. Le supérieur plissa le front, mais aucune sentence appropriée n’émergea de sa mémoire. Le novice rentra la tête dans les épaules. Satoko baissa simplement les yeux.
— V-vénérable, pourrais-je voir l’endroit où est mort Meïtan ? demanda Eraste Pétrovitch.
— Bien sûr. Araki va vous y conduire. (Le supérieur adressa un signe de tête au novice.) Il va tout vous montrer et tout vous raconter. D’ailleurs, c’est lui qui, le premier, a découvert Meïtan.
L’assesseur de collège et son guide traversèrent une cour recouverte de sable blanc, longèrent une pagode à trois étages et se retrouvèrent dans le parc du monastère, remarquablement vaste et ombragé.
— Jadis, le parc était encore plus grand, mais il a fallu en céder la moitié pour le cimetière des barbares d’outre-mer, expliqua Araki. (Puis, rougissant, il se reprit.) Enfin, je voulais dire « des messieurs étrangers ».
— Et où se trouve la cellule de Meïtan ?
— Elle se trouvait derrière le puits, là-bas, dans ces fourrés, indiqua le jeune moine. Mais après ce qui s’est passé, le père Souguen a procédé à une cérémonie de purification : il a entièrement brûlé le pavillon, afin de chasser les mauvais esprits de ce lieu maléfique.
— Brûlé ? répéta le vice-consul en fronçant les sourcils. Et maintenant, racontez-moi tout. Mais seulement ce que vous avez vu de vos propres yeux. Et, s’il vous plaît, n’omettez rien, aucun d-détail.
Araki acquiesça d’un signe de tête et plissa le front, se concentrant.
— Eh bien, voilà. Je me suis réveillé à l’aube et je suis allé faire un besoin. Un petit besoin. Je me réveille toujours vers quatre heures du matin et je sors faire un petit besoin, même si la veille je n’ai bu qu’une tasse de thé en tout et pour tout. C’est ma vessie qui est faite comme ça. Elle doit sûrement…