— En détail, d’accord, mais tout de même pas à ce point, le coupa Fandorine. Donc, vous vous êtes réveillé vers quatre heures. Où se trouve votre chambre ?
— Les novices dorment là-bas, répondit Araki en montrant un long bâtiment de plain-pied. Au fond du couloir, nous avons notre propre cabinet d’aisances, mais, à l’aube, je vais toujours uriner dans le parc. L’obscurité qui commence à peine à blanchir y est si merveilleuse, les plantes si odorantes, et les oiseaux qui déjà se mettent à chanter…
— Oui, j’ai c-compris. Poursuivez.
— Cette nuit-là, je me suis réveillé plusieurs fois, parce que, tout près, des chiens hurlaient et grognaient. Quand je suis sorti dans le jardin, j’ai vu là-bas, près de la fosse à ordures, toute une bande de chiens errants. Ils se bousculaient, grimpaient les uns sur les autres, faisaient un bruit infernal. Cela n’était jamais arrivé avant. Je me suis approché pour les chasser…
— Il y avait quelque chose de particulier dans la fosse ? se hâta de demander Fandorine.
— Je ne sais pas… Je n’ai pas vraiment regardé. D’après moi, rien, sinon je l’aurais remarqué.
— Bien, c-continuez.
— J’ai brandi ma geta devant les chiens. La droite, il me semble, ajouta Araki, qui, apparemment, se souvenait de tous les détails. Vous savez, les cabots de Yokohama sont très peureux, il n’est pas difficile de les faire fuir. Mais ces chiens-là étaient étranges. Au lieu de filer, ils se sont jetés sur moi en grondant et en aboyant, au point que j’ai pris peur et que j’ai filé à toutes jambes en direction de la cellule de Meïtan. Voyant que les chiens restaient en arrière, je me suis arrêté à côté du pavillon pour reprendre mon souffle, et c’est là que j’ai remarqué une chose surprenante. L’ermite était assis dans un baquet plein d’eau. Je savais que, tous les dimanches soir, le père Meïtan prenait un furo dehors, à côté de sa cellule. Il aimait à jouir de la chaleur, de la propreté, du chant des cigales… Mais pas jusqu’à l’aube, tout de même ! La tête de Meïtan était renversée en arrière, et je me suis dit qu’il dormait. Sans doute l’eau chaude l’avait-elle ramolli. Mais où était donc son oku-san ? Elle n’avait pas pu partir ! Je me suis approché et j’ai appelé l’ermite. Puis je lui ai respectueusement touché l’épaule. Sa peau était très froide, et quant à l’eau du baquet, elle était carrément glacée.
— Vous êtes sûr ?
— Oui, j’ai même retiré ma main d’un geste brusque. Il faisait maintenant jour, et j’ai remarqué que Meïtan était tout blanc. Même les gaijins ne sont pas aussi blancs que ça ! Puis j’ai aussi distingué deux points rouges sur son cou, juste ici… (Le novice eut un frisson et regarda autour de lui d’un air circonspect.) Je me suis senti mal à l’aise. J’ai reculé et j’ai trébuché contre oku-san. Elle était allongée dans l’herbe haute et vêtue d’un kimono noir, c’est pour ça que je ne l’avais pas vue d’emblée. Alors, j’ai crié, j’ai couru jusqu’au bâtiment principal et j’ai fait lever tout le monde… Ce n’est qu’après que l’on m’a expliqué que Meïtan avait été attaqué par un monstre mi-homme, mi-araignée qui avait sucé tout son sang. Le médecin a dit que Shigumo n’avait pas laissé une seule goutte dans les veines du mort.
— Pas une seule ? Tiens… Et où se trouve le b-baquet dans lequel baignait Meïtan ? J’aimerais bien y jeter un coup d’śil.
Le novice s’étonna :
— Comment ça, où ? Le père supérieur a, bien évidemment, ordonné de le brûler aussi. Pouvait-on garder dans l’enceinte du monastère cet objet impur ?
— Scène de crime piétinée, preuves détruites, pas de témoins, marmonna le vice-consul en russe, avant de soupirer.
Araki poussa un gémissement et prononça timidement :
— S’il vous sied d’entendre mon humble avis, c’est le père Meïtan lui-même qui est le coupable. Comment un gaijin peut-il envisager de devenir un bouddha ? Pas étonnant que Shigumo se soit fâché contre lui. Vous-même, monsieur, vous en savez beaucoup trop pour un étranger, notamment la façon de méditer devant l’image du lotus. Vous feriez mieux de partir d’ici, et le plus vite sera le mieux. Shigumo est quelque part ici, il voit tout, entend tout…
— M-merci pour le conseil, dit Fandorine avec un léger salut.
Il alla voir ce qui restait du pavillon incendié, tourna un certain temps dans la clairière. Puis, songeur, il marmotta de nouveau en russe :
— Quel drôle de destin. Naître à Saint-Pétersbourg, terminer la faculté de d-droit, rester au service de l’Etat jusqu’à atteindre le rang de conseiller de collège, puis devenir Meïtan et nourrir de son sang une monstrueuse araignée japonaise…
Il s’accroupit, gratta un peu la terre. Il fit la même chose près de la fosse à ordures, mais resta là un peu plus longtemps, trois, quatre minutes environ. Enfin, il secoua la tête et se leva.
— Bon, maintenant, allons revoir le v-vénérable.
Sur le seuil de la maison du supérieur, allait et venait le colosse dont les épaules servaient de moyen de locomotion à Emi Terada. Le vice-consul se souvint de la désinvolture avec laquelle l’infirme traitait son serviteur. Elle s’abstenait de perdre sa salive : pour tourner à droite, elle lui tirait une oreille ; pour aller à gauche, elle tirait l’autre. Si elle voulait s’arrêter, elle lui assenait sur la tête un coup d’éventail impatient. Le gaillard supportait ce traitement avec la plus grande placidité. En l’installant délicatement dans les appartements de Souguen, il avait par inadvertance serré trop fort sa maîtresse entre ses énormes battoirs. La petite peste lui avait aussitôt planté dans le poignet ses dents pointues, et suffisamment profond pour que le sang jaillisse. Mais le serviteur avait enduré sans broncher le châtiment et s’était même confondu en excuses.
Le novice Araki grimpa les marches, tandis que Fandorine s’attardait près du serviteur.
— Comment t’appelles-tu ?
— Kenkichi, répondit le gaillard d’une voix de basse, retentissante et vulgaire.
Il dépassait Eraste Pétrovitch d’environ deux pouces, ce qui était exceptionnellement grand pour un autochtone. Sa poitrine était comme un tonneau, ses épaules incroyablement larges et ses bras rappelaient deux longs brancards. De sous un front bas, deux petits yeux bouffis et somnolents regardaient le gaijin.
— Tu dois être drôlement bien payé pour ce travail ingrat, non ? demanda Fandorine, examinant le géant avec curiosité.
— Je suis logé, nourri, et je reçois dix sens par semaine, répondit-il, indifférent.
— Si peu ? Avec ta stature, tu p-pourrais trouver un travail autrement plus juteux.
Le serviteur ne répondit rien.
— Tu dois sûrement être habitué à ta maîtresse ? Tu es attaché à elle ? insista l’indiscret vice-consul.
— De quoi ?
— Je disais que tu devais beaucoup aimer ta m-maîtresse, pas vrai ?
Kenkichi prit l’air sincèrement étonné :
— Ben oui, comment on pourrait ne pas l’aimer ? Elle est si… belle. Elle est comme une petite poupée hina ningyo qu’on expose sur un autel pour la fête des Filles.
Franchement, à chacun ses goûts, pensa Eraste Pétrovitch en gravissant le perron.
— Père supérieur, mesdames, j’ai inspecté le lieu du m-méfait et je sais maintenant comment lever la malédiction qui pèse sur le monastère, déclara l’assesseur de collège depuis le seuil de la porte. Je le ferai dès cette nuit.
Le vénérable Souguen manqua s’étrangler avec son « bouillon de sorcière » et toussa bruyamment. Emi, l’air effrayé, leva les bras au ciel, tandis que Satoko se tournait vivement vers le diplomate.