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Celui-ci embrassa les trois d’un regard amusé et plein d’assurance, puis se baissa pour prendre place sur la natte.

— C’est une tâche sans grande difficulté, lâcha-t-il en tendant la main vers le pichet. Vous permettez ?

— Oui, oui, bien sûr. Veuillez m’excuser !

Le supérieur versa lui-même le saké à son hôte, pas très adroitement soit dit en passant, car quelques gouttes tombèrent sur la table.

— Avons-nous bien compris ? Vous vous apprêtez à chasser le monstre du monastère ?

— Pas le chasser, l’attraper. Je vous assure que ce ne sera pas si d-dur que cela, fit Eraste Pétrovitch avec un sourire énigmatique. Comme chacun le sait, les monstres de cette sorte ont une double nature : d’homme et de fantôme. Eh bien, c’est l’homme que je vais chasser.

Les trois autres se regardèrent.

Souguen toussota et fit délicatement remarquer :

— Monsieur le fonctionnaire de huitième rang, nous avons beaucoup entendu parler de vos remarquables capacités… Je sais que vous avez été décoré pour votre enquête sur le meurtre du ministre Okubo. Personne n’ignore non plus que notre gouvernement vous a plus d’une fois demandé conseil dans des affaires fort embrouillées, mais… Mais nous sommes ici face à un cas d’une tout autre nature. Où les progrès techniques pas plus que votre remarquable intelligence ne vous seront d’aucun recours. N’oubliez pas que nous n’avons affaire ni à un conspirateur ni à un assassin, mais à Shigumo.

Le supérieur avait prononcé le dernier mot tout bas, en chuchotant de manière si lugubre que le menton de la minuscule Emi s’était mis à trembler.

— Puisqu’il a tué, c’est un assassin, répondit Eraste Pétrovitch, imperturbable, en haussant les épaules. Et il ne faut pas laisser un assassin sans châtiment. Cela sape les fondements de la société, n’est-ce pas, vénérable père ?

Le supérieur poussa un soupir, leva les yeux au ciel :

— Ce que vous pouvez être bornés, vous autres Occidentaux ! Vous ne croyez qu’à ce que vous voyez de vos yeux et touchez de vos mains. C’est justement cela qui perdra votre civilisation. Je vous en supplie, Fandorine-san, ne plaisantez pas avec la force impure. Vous n’avez pour cela ni les connaissances suffisantes, ni l’arme appropriée. Vous y laisserez votre vie et attirerez sur notre monastère de plus grands malheurs encore !

C’est alors que Satoko dit doucement :

— Vous perdez votre temps, vénérable. Je connais monsieur le fonctionnaire de huitième rang. Si sa décision est prise, il ne reculera pas. Cette nuit, Shigumo sera puni pour le meurtre de mon mari.

Un optimisme que ne partagea pas, loin s’en faut, le supérieur d’Eraste Pétrovitch lorsqu’il eut connaissance des intentions de son adjoint.

— Il y a trois possibilités, déclara le consul d’un air mécontent en dépliant l’un après l’autre ses doigts osseux d’Allemand de la Baltique. Tu provoques un incident diplomatique pour avoir offensé les croyances religieuses du pays. Tu te retrouves mêlé à une affaire criminelle et tu te prends un coup de couteau. Tu n’arrives à rien et tu t’exposes, toi et l’empire russe par la même occasion, à la risée de toute la Concession. Les trois hypothèses me déplaisent tout autant.

— Il y en a une quatrième. Je c-capture l’assassin.

— Ce qui fait trois contre un, précisa Weber, passionné des courses de chevaux. Trois cents contre cent ? Ça marche. Mais tu mets l’argent sur la table. Pour le cas où tu ne reviendrais pas.

Eraste Pétrovitch déposa sur la table cent dollars mexicains en argent, le consul trois cents. Le pari fut scellé par une poignée de main, et Fandorine alla se préparer pour son équipée nocturne.

Tout bien réfléchi, il en vint à la conclusion que, pour sa rencontre avec le monstre japonais, mieux valait se vêtir d’un costume local. Dans la garde-robe de l’assesseur de collège, figuraient deux accoutrements japonais : un kimono blanc (cadeau d’un prince de sang royal pour le remercier de ses conseils dans une affaire épineuse) et une tenue noire près du corps telle qu’en portent les shinobis, maîtres du clan des espions professionnels. Ce costume complété par un masque noir rendait presque invisible dans la nuit.

Après une courte hésitation, Eraste Pétrovitch opta pour le kimono blanc.

Il se mit en route une heure avant minuit. Il traversa le Bund, l’esplanade principale de la Concession, passa près du pont Yatobashi et se retrouva sur la colline où se situait le monastère de l’Accroissement de la Vertu.

L’heure était tardive, et Eraste Pétrovitch ne rencontra personne de connaissance, ce qui lui évita d’avoir à expliquer la raison de son étrange tenue.

Ayant franchi l’entrée du monastère bouddhiste, le vice-consul monta encore un peu, jusqu’à l’endroit où commençait le cimetière des étrangers. Le portillon était fermé, mais il en fallait plus pour arrêter le diplomate. Il glissa les pans de son long vêtement sous sa ceinture et, avec l’agilité d’un singe, passa par-dessus la barrière.

En vingt ans d’existence, le cimetière s’était considérablement étendu, de pair avec la concession. Il était difficile de croire qu’il y avait peu encore ce bout de terre appartenait au monastère de la secte Shingon. Ici, en effet, il ne restait plus rien de « païen ». La lumière de la lune, qui filtrait à travers les feuillages, éclairait les crucifix de marbre, les petites grilles de fonte, des anges de pierre rondouillards. Ici et là, on voyait des croix orthodoxes, preuve tangible de la présence russe dans l’océan Pacifique.

Eraste Pétrovitch suivit une étroite allée pavée, en faisant bruyamment résonner ses sandales de bois, et, pour faire bon poids, en sifflotant une chanson japonaise. Sur son kimono d’un blanc neigeux, étincelait une broderie en fils d’argent.

Soudain, il remarqua que, sur certaines tombes, dansait un reflet argenté exactement semblable. Il accommoda sa vision, et frissonna malgré lui.

Au-dessus de la traverse d’une croix, scintillait une toile d’araignée, au centre de laquelle oscillait une énorme araignée. Eraste Pétrovitch se dit : « Du calme, c’est une araignée japonaise à longues pattes, Heteropoda venatoria ; pour elles, c’est l’heure de la chasse nocturne. » Il secoua la tête et continua son chemin en sifflant encore plus fort que précédemment.

De derrière, lui parvint un bruit assez indéfinissable : un frottement entremêlé de coups secs. Le bruit se rapprochait rapidement, mais l’assesseur de collège semblait ne pas l’entendre. Il s’arrêta près de la palissade de bambou, au-delà de laquelle s’étendait le cimetière autochtone. Il s’étira négligemment.

— Espèce de sale macaque ! siffla en anglais une voix étranglée de rage. Je vais t’apprendre, moi, à piétiner la terre consacrée !

Et sur le dos du diplomate, s’abattit une lourde béquille. Mais Eraste Pétrovitch bondit de côté si lestement que le bout pointu, garni de fer, ne fit qu’effleurer son kimono de soie.

— Maudite engeance de Japonais insolents ! rugit le gardien du cimetière. Comme si ça ne vous suffisait pas d’infecter l’air avec vos cigarettes de païens et de troubler le repos des défunts avec vos hurlements diaboliques, voilà maintenant que tu oses troubler le repos nocturne des âmes chrétiennes ! Eh bien, ça, tu vas me le payer cher !

Tout en prononçant sa tirade, Sylvester continuait de harceler le perturbateur de la paix nocturne en agitant son arme redoutable. Le vice-consul esquivait les coups sans difficulté, reculant de plus en plus profondément dans l’ombre épaisse des arbres.