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— Ah, c’est comme ça ?! se déchaîna l’unijambiste à demi fou. Je vais t’enterrer au pied de la palissade, comme un chien !

Et de lancer sa béquille avec une telle vivacité que Fandorine eut à peine le temps de se baisser ; un peu plus, et la pointe métallique lui transperçait la poitrine. Fendant l’air en sifflant, elle alla se planter dans un tronc d’arbre avec un craquement sinistre.

Mais Sylvester n’en avait pas terminé.

Un claquement sec retentit, et dans la main du gardien étincela une longue lame de navaja. Apparemment, l’homme s’apprêtait pour de bon à mettre son plan sanguinaire à exécution.

Or, désormais, l’assesseur de collège n’avait plus où reculer : derrière, l’arbre lui barrait le passage ; à droite, il y avait la palissade ; à gauche, un fourré de ronces.

Mais, de toute façon, Eraste Pétrovitch n’avait pas la moindre intention de reculer. Au contraire, il avança d’un pas vers l’invalide, et nullement pour lui faire des amabilités : de la manche droite de son kimono, surgit une fine chaîne d’acier terminée par un crochet, qui alla s’enrouler autour du pieu qui servait de jambe à Sylvester. Une brusque traction, et le gardien s’écroula sur le dos. Fandorine marcha sur la main qui tenait le couteau, tandis que, de son autre pied, il assenait au tueur manqué trois ou quatre coups de faible intensité, mais d’une remarquable précision, dont l’effet se révéla des plus salutaires : le méchant infirme cessa de proférer des injures et, comme l’on dit, revint à de meilleurs sentiments.

— Mon ami, déclara doucement Eraste Pétrovitch, j’aurai quelques questions à vous p-poser.

Dix minutes plus tard, une silhouette blanche aux reflets d’argent s’élançait par-dessus la palissade de bambou : c’était le vice-consul qui venait de franchir la barrière séparant le cimetière en deux. Se retrouvant sur le territoire du monastère, il se conduisit de manière peu claire, pour ne pas dire déconcertante.

Toujours sans se cacher le moins du monde et en se déplaçant comme à dessein dans les endroits éclairés par la lune, Eraste Pétrovitch se dirigea d’emblée vers le puits, puis mesura la distance séparant le point d’alimentation en eau du monastère du tas de cendres qui restait du pavillon de Meïtan.

Ensuite, exactement de la même manière, il mesura la distance entre le pavillon et la fosse à ordures, près de laquelle il s’arrêta. Avec un bâton, il gratta alors le sol puis, pour une raison inconnue, il en versa un peu dans un sachet. Satisfait, il se fit à lui-même un signe de tête approbateur.

Après quoi, il retourna à l’endroit où Shigumo avait occis sa malheureuse victime, mais là, il n’entreprit aucune action, se contentant de s’asseoir dans l’herbe et d’attendre en jetant de temps à autre un coup d’śil à sa montre de gousset.

Cinq minutes s’écoulèrent, puis dix, puis vingt. Minuit arriva, salué par les coups sourds de la cloche de l’église située à l’extrémité du cimetière des étrangers.

Dans la clairière, il ne se passait strictement rien. A part, peut-être, une chose : le vice-consul commençait sérieusement à piquer du nez. Il bâilla plusieurs fois, en mettant sa main devant sa bouche. Sa tête tomba sur sa poitrine. Eraste Pétrovitch se redressa, frotta ses yeux, mais une minute plus tard, de nouveau, il piqua du nez : apparemment le sommeil avait fini par l’emporter. Son menton toucha de nouveau sa poitrine, cette fois pour ne plus s’en détacher. La respiration de l’assesseur de collège se fit profonde et régulière.

Quelque part, dans un arbre, un oiseau de nuit se mit à hululer, mais Fandorine ne se réveilla pas. De même que ne le réveilla pas la bestiole qui, quittant le bord de son kimono, avait entrepris l’ascension risquée de son menton, puis de sa joue et, enfin, de son haut front.

En revanche, il suffit d’un minuscule craquement dans la broussaille voisine pour que le vice-consul se réveille immédiatement. Il se mit sur ses pieds, en quelques bonds rapides couvrit la distance le séparant du bosquet. Il écarta les buissons et se pétrifia.

A la branche d’un vieux pommier noueux, pendait un panier tressé, dans lequel, se balançant légèrement, était assise Emi Terada. Elle regardait l’assesseur de collège de ses yeux grands ouverts, qui scintillaient dans la nuit.

Cette vision funeste arracha un frisson à Fandorine, qui pourtant n’était pas une poule mouillée.

— Vous !? s’écria-t-il. Vous ?!

Pour toute réponse, la naine montra ses dents blanches dans un rictus rageur.

L’assesseur de collège avança d’un pas et tendit la main dans l’intention de décrocher le panier de la branche, mais il n’en eut pas le temps : venant d’en haut, un coup d’une force monstrueuse s’abattit sur sa tête. Eraste Pétrovitch roula dans l’herbe, inconscient.

Ce fut une douleur au sommet du crâne qui le réveilla, une douleur qui, toutefois, n’était pas dénuée d’un certain agrément. Avant d’ouvrir les yeux, Fandorine essaya de déchiffrer la nature de cette étrange impression, et y parvint rapidement. Deux éléments se conjuguaient pour atténuer et compenser la douleur qui le taraudait : le froid et le chaud. Le froid couvrait la source même du mal, le rendant moins vif, tandis que la chaleur venait d’en bas, de la nuque et du cou.

Ce n’est qu’à l’instant suivant que, décollant ses lourdes paupières, l’assesseur de collège comprit qu’il était allongé par terre à l’endroit même où il était tombé. Sa tête, qui reposait sur les genoux de Satoko, assise, était enveloppée d’un linge frais. Effleurant son crâne du bout des doigts, le vice-consul y découvrit une énorme bosse et, enfin, tout lui revint en mémoire.

« Que m’est-il arrivé ? » voulut-il demander, mais la veuve de Meïtan rompit la première le silence.

— Je n’arrivais pas à dormir. De nouveau. Le soir, je ne peux pas trouver le sommeil, quelque chose m’attire dans ce lieu maudit. Je suis venue. J’ai vu une forme blanche dans l’herbe. D’abord, j’ai pensé que c’était mon mari. Mais c’était vous. Que vous est-il arrivé ? C’est Shigumo qui vous a attaqué ?

Comprenant que Satoko ne répondrait pas à sa question, Eraste Pétrovitch s’assit, puis, rapidement, se remit debout. Peu à peu, il retrouva tous ses esprits. Blessé, mais apparemment aucune commotion, se dit-il, faisant son propre diagnostic, puis il oublia la bosse. Le diplomate avait un crâne solide.

S’étant approché du pommier où, peu auparavant, se balançait Emi Terada, l’assesseur de collège examina la branche avec attention, mais n’y découvrit aucune trace. Elle était grosse et couverte d’une écorce épaisse et rugueuse. Pas d’éraflures, pas de feuilles froissées.

— Vous m’avez bandé la tête… dit-il, revenant vers Satoko. Voilà qui est très curieux…

— Qu’est-ce qui est curieux ?

— Tout. Tout ici est étrange. Il n’y a bien entendu aucune diablerie là-dedans, mais disons que c’est très japonais…

— Aucune diablerie ? fit la jeune femme comme si elle avait mal entendu.

Fandorine s’assit dans l’herbe face à Satoko et se mit à lui parler sur le ton de la confidence, comme à une bonne amie, ce qu’était d’ailleurs la veuve de son ancien collègue.

— Le chien au bord de la fosse à ordures. Et d’un. L’eau gelée du baquet. Et de deux.

— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Satoko en fronçant les sourcils, l’air préoccupée.

— Le novice Araki s’est étonné du c-comportement inhabituel des chiens errants, qui s’étaient amassés près de la fosse, dans un état de grande agitation. J’ai immédiatement soupçonné que du sang de la victime avait été répandu à cet endroit. Je suis certain que l’analyse du sol le confirmera. (Eraste Pétrovitch sortit le petit sachet de sa large manche.) Si c’est le cas, cela signifie qu’il n’y a aucun monstre dans cette histoire. Maintenant, le deuxième point : Araki m’a dit que l’eau du baquet était gelée. Il est sorti dans le jardin à l’aube, c’est-à-dire environ quatre heures après la mort de Meïtan. En si peu de temps, l’eau n’aurait pas pu refroidir à ce point. D’ailleurs, en aucun cas elle n’aurait pu être gelée : c’est l’été, les nuits sont chaudes. Quelqu’un a vidé Meïtan de tout son sang, puis a puisé l’eau souillée et l’a déversée dans la fosse à ordures, avant de la remplacer par de l’eau propre et glacée tirée au puits. Il ne me reste plus qu’à établir qui a commis cet acte.