— Celui qui vous a frappé ? demanda Satoko en montrant la tête bandée du vice-consul. Ce qui veut dire que vous n’avez pas vu cet homme.
— Non, répondit Fandorine en haussant les épaules. Mais il n’est pas difficile de deviner de qui il s’agit. Là-bas, dans cet arbre, dans une espèce de balançoire, se trouvait Mme Terada. J’étais trop ahuri par ce spectacle insolite, sinon j’aurais f-forcément réalisé que son fidèle porteur Kenkichi ne devait pas être loin. Sans compter qu’il est le seul qui puisse me porter un coup d’en haut ; ce colosse, en effet, est nettement plus grand que moi.
— Terada-san ? s’exclama Satoko. C’est donc elle qui a tué mon mari ?
— Mais non, voyons. La minuscule Emi est seulement trop curieuse. Ayant entendu que je m’apprêtais, cette nuit même, à donner la chasse à Shigumo, elle est venue à l’avance et s’est installée bien confortablement aux p-premières loges. Quant à Kenkichi, il m’a attaqué, persuadé que je voulais faire du mal à sa maîtresse adorée. Non, Terada-san n’est pour rien dans l’affaire. Même si la dame est exceptionnellement désagréable. Perverse, capricieuse, méchante et, disons-le franchement, assez déplaisante à regarder. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi vous êtes amie avec elle.
— Je vais vous le dire, fit Satoko en baissant la tête. Quand je vois Terada-san, je me sens mieux… Mon Akiko cesse de me paraître l’être le plus infortuné de la terre… Mais si ce n’est pas Terada-san, qui est-ce alors ?
— Voilà ce que je m’apprêtais à découvrir. Il me fallait pour cela poser encore quelques questions au gardien du cimetière étranger. Sa baraque se trouve juste derrière la palissade. A en juger par son visage boursouflé et les tics nerveux qui le parcourent, cet individu souffre probablement d’insomnie. De plus, ainsi que je l’ai compris d’après le bref échange que j’ai eu avec lui, Mr Sylvester nourrit un intérêt malsain pour la propriété voisine. Cet homme a un caractère difficile et je doute même qu’il aurait répondu à mes questions, raison pour laquelle j’ai organisé une petite démonstration de force. En réalité, une p-provocation. Je ne vous ennuierai pas avec les détails, ils ne sont pas essentiels. L’important est que le gardien a pleinement satisfait ma curiosité. Mes suppositions se sont confirmées. Oui, c’est bien lui qui, il y a une semaine, a déversé un tas de saletés sur le seuil de la cellule de Meïtan. Sylvester est à moitié fou. Cet ancien marin a une idée fixe : chasser les « idolâtres » de cette colline. Il y a treize ans, au moment de la révolte, il a été attaqué par des ronins. Il s’en est sorti uniquement parce qu’il a réussi à grimper le long d’une gouttière. Toutefois, une lame tranchante lui a sectionné la jambe. Depuis, il voue une haine féroce aux Japonais et à leur religion « païenne ».
— Ah, maintenant je comprends tout ! s’exclama Satoko en couvrant sa bouche de sa main. Aux yeux de cet homme, mon mari était un traître. Le gardien a d’abord essayé de le chasser du parc, et, voyant qu’il n’y réussissait pas, il l’a tué en usant d’une légende japonaise ! Il pensait que les moines prendraient peur et déserteraient le monastère ! Il était facile pour lui d’incarner le monstre ! Il lui suffisait de se couvrir entièrement d’un vêtement noir et de fixer sur sa tête un tengai tressé. Et voilà pourquoi la lune transparaissait à travers ! Et s’il se déplaçait de manière si étrange, c’était à cause de sa jambe de bois !
Fandorine écouta la veuve jusqu’au bout et secoua la tête :
— Cela ne colle pas. Comment un marin ignare pourrait-il connaître les légendes japonaises ? Même la langue, il répugne à l’apprendre. Non, Sylvester n’est pas l’assassin. Mais, ainsi que je le supposais, il a vu l’assassin, et même à deux reprises. En proie à l’insomnie, il est sorti plusieurs fois pour fumer sa pipe, si bien qu’il a fallu pas mal de temps au criminel pour mettre son p-plan à exécution. En plus, souvenez-vous, la nuit était aussi claire que maintenant.
— Qui a-t-il vu ? demanda Satoko sans lever les yeux.
— Vous, répondit tout aussi calmement Fandorine. Qui d’autre ? D’abord, Sylvester a vu une femme en kimono portant un seau et se dirigeant vers la fosse à ordures. Et quand il est sorti une autre fois, peu avant l’aube, la même femme apportait de l’eau du puits au pavillon. Je savais que vous seule pouviez avoir tué Meïtan. Mais il me fallait une confirmation.
— Vous le saviez ? s’étonna Satoko, continuant de ne pas regarder le jeune homme. Comment l’aviez-vous deviné ?
— Je ne c-crois pas aux apparitions, et votre histoire de moine sans tête ne m’a pas convaincu. Et d’un. Il vous était très facile de réaliser votre dessein : d’abord, faire avaler à votre mari une décoction soporifique mélangée à son saké, ensuite lui trancher la carotide et, pour finir, changer l’eau du baquet. Quand je me suis vanté devant le supérieur de pouvoir attraper le prétendu « monstre » dès cette nuit, c’est à vous que s’adressaient mes paroles. Vous deviez savoir que je n’ai pas pour habitude de parler en l’air et que si j’étais aussi sûr de moi, c’est que j’avais découvert de sérieux indices. Je n’ai pas douté un instant que vous seriez dans le parc pour épier mes faits et gestes… J’étais prêt à la confrontation, mais Emi m’a perturbé. Car c’est bien elle, n’est-ce pas, qui vous a suggéré l’idée de figurer une attaque de Shigumo, quand, après l’incident du tas de saletés, elle a commencé à parler du danger qui menaçait Meïtan ?
Pas de réponse. La raie sur la tête baissée de Satoko paraissait d’une blancheur irréelle. Fandorine se pencha même pour mieux l’examiner, et vit alors que les cheveux de la jeune femme étaient teints : à la racine, ils étaient tout blancs.
— Cependant deux choses demeurent pour moi m-mystérieuses, reprit le vice-consul après une pause. Pourquoi ne m’avez-vous pas tué alors que je gisais inconscient et vulnérable ? Cela ne vous coûtait rien de rejouer l’attaque du monstre mi-homme, mi-araignée. Et, deuxièmement, pourquoi avez-vous tué votre mari ?
Connaissant la fermeté de caractère d’une femme telle que Satoko, Eraste Pétrovitch ne s’attendait pas plus que précédemment à une réponse. Mais il se trompait.
— Je ne vous ai pas tué, parce que vous ne m’avez fait aucun mal, vous n’avez fait qu’accomplir votre devoir vis-à-vis d’un ancien ami, prononça la veuve d’une voix étranglée. (Après avoir commencé lentement, avec des hésitations, elle accéléra le rythme de son discours.) Non, je mens… Mon intention était de vous transpercer la gorge avec une épingle à cheveux. J’avais déjà la main levée. Et puis je n’ai pas pu. La haine manquait… Je me suis montrée trop faible, et c’est ma fille qui va payer pour cela. Finalement, je n’aurai pas su la protéger.
— Je ne vous comprends pas, dit Fandorine en fronçant les sourcils. Que vient faire Akiko dans cette histoire ?
Satoko leva brusquement la tête. Ses yeux brillaient d’un éclat sec, empreint de fureur.
— Il voulait nous séparer. Il disait : « Cela ne sert à rien de la garder ici. A Hong Kong il y a un refuge pour les enfants infirmes. Nous allons l’envoyer là-bas, et elle ne sera plus un obstacle entre nous. Je ne deviendrai jamais bouddha, je l’ai compris. Je te reviendrai et nous essaierons de tout recommencer. » J’ai imploré sa pitié, j’ai pleuré, mais il est resté inflexible. « Tu ne comprends rien, disait-il. Ce sera mieux pour tout le monde. Dans une semaine arrive le bateau de Hong Kong, avec à son bord une des nonnes du refuge. » J’ai alors compris cette chose : l’homme qui avait voulu mais n’avait pas pu être bouddha allait devenir le diable. Ma petite Akiko n’a besoin de personne d’autre au monde que moi-même. C’était la condamner. Au milieu d’étrangers, elle allait dépérir. Et je me suis alors dit que je devais tuer Meïtan. Mais le tuer de telle manière qu’on ne puisse m’accuser, car, dans ce cas, ma fille me serait retirée… J’ai fait ce que j’avais prévu : je suis tombée, j’ai perdu connaissance, et sans doute serais-je morte si l’habile médecin ne m’avait rendue à la vie. Et tout cela pour rien. Je n’ai pas eu assez de force pour vous enfoncer dans la gorge mon épingle à cheveux, et maintenant on va me jeter en prison, tandis que ma fille ira crever dans un orphelinat…