— Alors, Eraste, tu as attrapé l’Araignée de la Mort ? demanda le consul Weber à son adjoint lorsqu’il le rencontra à la « table d’hôte » (les deux diplomates étaient célibataires et prenaient habituellement leur petit déjeuner au Grand Hôtel, voisin du consulat).
Fandorine, un peu pâle après une nuit sans sommeil, sourit, l’air gêné :
— Hélas non, mon cher Karl. Tu avais raison : j’ai fait le pied de grue toute la nuit pour rien dans ce fichu cimetière. Tout ce que j’ai réussi, c’est à passer pour un c-crétin.
— Moralité, les cent dollars sont pour moi. La prochaine fois, tu écouteras les conseils de ton chef, conclut le consul en portant à sa bouche une tranche de rosbif.
LE CHAPELET DE JADE
Cette nouvelle est dédiée
à Robert Van Gulik
1
Eraste Pétrovitch Fandorine étouffa poliment un bâillement : les ailes de son nez frémirent imperceptiblement, son menton marmoréen s’abaissa très légèrement, mais ses lèvres ne s’ouvrirent à aucun moment et le regard paisible de ses yeux bleus garda la même expression à la fois distraite et bienveillante. L’art de bâiller discrètement constituait l’un des absolute musts1 de l’homme du monde, a fortiori quand celui-ci était fonctionnaire chargé des missions spéciales auprès du général gouverneur de Moscou. L’indispensable présence aux bals et autres raouts était l’une des contraintes les plus pesantes du travail d’Eraste Pétrovitch, travail pour le reste peu pénible et parfois même passionnant.
Le conseiller de cour surprit sur lui le regard éloquent de Peggy Nemtchinova et se mit à scruter avec application le lustre de cristal qui brillait d’une lumière au gaz tremblotante. Le regard de la charmante demoiselle, qui, depuis le début de la saison, faisait tout bonnement sensation et avait déjà reçu trois demandes en mariage (refusées faute de sérieux suffisant), signifiait : pourquoi ne pas me retenir pour le quadrille ? Le problème était que Fandorine avait eu l’imprudence d’inviter la mignonne petite débutante à un tour de valse, et qu’il l’avait aussitôt regretté : elle dansait comme une poupée mécanique, et quant à son intelligence, elle s’était révélée des plus limitées. Remarquant que Mlle Nemtchinova s’approchait subrepticement en longeant le mur, manifestement décidée à passer à l’étape décisive, Eraste Pétrovitch neutralisa la dangereuse manśuvre : il se transporta dans le coin de la salle où s’était regroupée la fine fleur de la société non-dansante. S’y trouvaient le prince Dolgoroukoï lui-même, d’imposants vieillards ceints des cordons de moire des différents ordres, des généraux ventripotents, aux épaules parées d’or.
Parmi ces derniers figurait le grand maître de la police Baranov, qui, avec un sourire condescendant, écoutait un monsieur excité et gesticulant, au frac qui lui allait fort mal et à la cravate de travers. Il s’agissait du comte Khroutski, un célèbre excentrique moscovite, qui, outre sa loufoquerie, passait pour un ours et n’était jamais allé au bal de sa vie. On disait de lui qu’il avait longuement voyagé en Orient et qu’il avait vécu plusieurs années dans un monastère de montagne, à essayer de percer les mystères de l’être. Il y serait même parvenu et menaçait d’écrire sur le sujet un livre susceptible de chambouler la civilisation occidentale tout entière, mais, toujours prompt à s’emballer, il n’avait jamais le temps de s’y mettre : un jour il organisait une pétition pour l’ouverture à Moscou d’un temple bouddhiste, le lendemain il entamait un cycle de conférences à l’université sur le mysticisme oriental, le jour suivant il faisait rire toute la ville avec le projet ridicule de construire une ligne de chemin de fer jusqu’à l’océan Pacifique. L’hiver, par tous les froids, Khroutski prenait des bains de neige dans la cour de sa demeure décrépite de la rue Arbat. A cette fin, le concierge entretenait un tas de neige poudreuse, et, à travers l’antique grille de fonte, les passants regardaient, ébahis, ce noble à moitié cinglé.
Eraste Pétrovitch avait un jour été présenté au comte et avait même eu avec lui une conversation des plus étranges sur la possibilité pratique de l’immortalité, mais, depuis, l’occasion ne leur avait pas été donnée de se fréquenter plus étroitement, bien que le conseiller de cour s’intéressât lui aussi à l’Orient et qu’il prît également des bains de neige… il est vrai dans un cadre plus privé.
— Monsieur Fandorine ! s’écria Khroutski en voyant Eraste Pétrovitch. Vous tombez à pic ! Voilà une bonne heure que je parle au général d’une histoire mystérieuse et qu’il refuse de m’écouter. (Le comte se tourna de nouveau vers le grand maître de la police, l’attrapa par un bouton armorié de son uniforme et lui cria avec emportement :) Puisque je vous le dis, monsieur, que ce n’est pas seulement un crime crapuleux ! Eraste Pétrovitch, lui, n’est pas comme vous, c’est un homme perspicace. Qu’il nous départage.
Le général lança à Fandorine un regard douloureux, libéra précautionneusement son bouton prisonnier et d’un ton bon enfant dit de sa voix de basse :
— Mais qu’y a-t-il là de mystérieux, Léon Aristarkhovitch ? On a occis un fripier d’un coup de hache sur la tête. A la Soukharevka2, des mystères comme ça, il y en a presque tous les jours. Une affaire policière classique dont le commissariat du quartier se débrouillera fort bien.
— Qui est ce fripier ? demanda Eraste Pétrovitch. Vous voulez parler de Priakhine, l’antiquaire ? J’ai lu l’information dans le Bulletin de la police. Cela ressemble à un c-crime d’ivrogne.
— Sans aucun doute, acquiesça Baranov. L’échoppe est minable, les cambrioleurs sérieux ne s’intéressent pas à ça. On a tué le patron, on lui a fauché quelques babioles sans valeur…
— Je connaissais parfaitement Priakhine ! s’emporta Khroutski, n’hésitant pas à interrompre le général. J’allais souvent le voir. Il achetait toutes sortes de choses aux Chinois opiomanes et me les réservait. Pour l’essentiel, il s’agissait effectivement de babioles, mais de temps à autre se glissait dans le lot un objet digne d’intérêt. Vous devez savoir, Eraste Pétrovitch, qu’il y a trois jours le magasin a déjà été attaqué. C’était tard le soir, il n’y avait que le commis. On l’a frappé par-derrière et assommé. On a fouillé partout et on est reparti sans rien prendre. De quoi s’agit-il, selon vous ?
— C’est assez étrange, admit Fandorine, remarquant d’un coup d’śil en biais que Mlle Nemtchinova s’était approchée à une dizaine de pas du petit groupe, avant de s’arrêter, hésitante.