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Prenant un air hautement préoccupé, le conseiller de cour se tourna vers le comte et demanda :

— Donc, on n’a rien pris.

— Priakhine m’a dit que les cambrioleurs avaient retourné le magasin de fond en comble, mais qu’ils n’avaient emporté qu’un grand vase de faïence aux couleurs vives, valant cinq roubles tout au plus. Ils n’ont pas touché aux netsukes japonais en agate, ses objets les plus précieux. Le pauvre, il était tellement content !

— Et cette fois, quelque chose a-t-il disparu ?

— J’ai discuté avec Nikifor, le commis, expliqua Khroutski. De nouveau, le magasin a été mis sens dessus dessous, mais on n’a pris que deux fichus bon marché en provenance de Hong Kong et une pipe arabe en cuivre. Non, messieurs, ce n’est pas un cambriolage. Je peux vous l’assurer, les criminels cherchaient quelque chose !

Eraste Pétrovitch haussa les sourcils, l’air étonné :

— Où avez-vous pêché que l’assassin n’était pas seul ?

— C’est ce que pense la police, répondit Baranov à la place du comte. Il est difficile de commettre tout seul pareille dévastation. A moins d’un accès de furie. Et quant au malheureux antiquaire, il a pratiquement été découpé en morceaux

— Etrange histoire en v-vérité, fit Eraste Pétrovitch. (Entendant derrière lui des pas légers et le bruissement d’une robe de guipure, il s’approcha un peu plus du général, comme s’il voulait porter à sa connaissance une information d’importance capitale.) Deux agressions contre un modeste magasin avec, en outre, d’évidents signes de fouille. En effet, cela ne ressemble guère à un banal crime d’ivrogne.

— Vous trouvez ? (Ayant pour habitude de considérer avec le plus grand sérieux les opinions du fonctionnaire chargé des missions spéciales, le grand maître de la police demanda :) Ne devrait-on pas confier l’affaire à la police judiciaire, plutôt que de la laisser au commissariat de quartier ?

— Inutile pour l’instant. J’irai demain matin sur les lieux du crime, je verrai de quoi il retourne. Nous d-déciderons à ce moment-là. Qui est l’inspecteur ? Nebaba ?

— C’est cela même, Makar Nebaba, fit le général avec un sourire. Drôle de nom de famille3. Mais, en effet, il n’a vraiment rien d’une baba. Avec ses poings de géant, il terrorise tous les clochards de la Soukharevka. Une fripouille, bien sûr, mais il veille à l’ordre.

A cet instant, le regard de Son Excellence se dirigea vers un point situé derrière Eraste Pétrovitch, son visage se para d’un attendrissement doucereux, et ses moustaches frisées se gonflèrent, d’où l’on pouvait déduire que Peggy passait à l’attaque.

Fandorine perçut un léger heurt, accompagné d’un « ah ! » mélodique. Avec un soupir de condamné, le fonctionnaire chargé des missions spéciales se retourna et ramassa l’éventail lâché par la demoiselle. Il n’échapperait pas au quadrille.

2

— A quelle heure, dites-vous, cela s’est-il passé ? interrogea Fandorine, assis sur ses talons en train d’examiner attentivement la serrure de la porte d’entrée.

Le redoutable inspecteur de police Makar Nilovitch Nebaba, un homme sec, au long nez et au visage grossier et sombre, répondit :

— Vers huit, neuf heures du soir. Le magasin était déjà fermé, mais le patron avait encore à faire. Apparemment, il devait compter sa recette de la journée. Mais celui-là n’était pas au magasin.

D’un mouvement de la tête, le policier indiqua « celui-là », à savoir le commis Nikifor Kliouev, un petit bonhomme voûté et nerveux qui faisait dans les quarante ans. La tête du commis était enveloppée d’un chiffon d’une propreté douteuse : lors de la précédente agression, Kliouev avait reçu un puissant coup sur la tête de la part de mystérieux malfaiteurs.

— Je n’avais pas bougé de mon lit depuis l’autre fois tellement j’étais faible, se plaignit le commis. Et encore maintenant, je titube d’un côté et de l’autre. Le toubib a dit que c’était un miracle si ma caboche ne s’était pas fendue en deux. Dieu m’en garde ! Mais si j’avais été là avant-hier, comme Silanti Mikhaïlovitch, je serais… (Il se signa, intercepta le regard sévère de l’inspecteur et, brusquement, défit son bandage.) Tenez, Makar Nilovitch, regardez, je vous en prie. Ce n’est pas une bosse, c’est une poire duchesse.

Kliouev baissa sa tête chauve et montra la preuve du martyre enduré. La bosse était effectivement impressionnante : entièrement bleu et rouge, très gonflée : peut-être pas une poire mais une énorme quetsche.

— Vers huit, neuf heures ? répéta le conseiller de cour en tambourinant des doigts sur la porte.

L’inspecteur se pencha vers le représentant des autorités et, cachant délicatement sa bouche derrière son énorme main (ce qui n’empêcha pas Eraste Pétrovitch de froncer légèrement le nez en percevant les effluves d’ail et de mauvaise vodka), murmura d’une voix tout de même assez forte :

— Moi-même, ça m’a étonné. Il était tard et Priakhine avait toutes les raisons de fermer sa porte à clé. Vous le savez vous-même, Votre Haute Noblesse, le quartier est dangereux. Or, il n’y a pas eu effraction, ce qui veut dire que la victime a elle-même ouvert la porte. A quelqu’un qu’il connaissait ?

— Cela vous a étonné ? fit Eraste Pétrovitch avec un regard en biais au policier. Et pourquoi ne l’avez-vous pas noté dans le rapport ?

— J’ai eu tort…

Le visage de Nebaba se ferma, ses yeux prirent cet éclat propre aux vieux briscards blanchis sous le harnais. Fandorine se contenta de soupirer : le commissaire de la Soukharevka ne voulait pas que ces messieurs de la police judiciaire viennent marcher sur ses plates-bandes. C’est pour cela qu’il avait tu ce détail suspect. Classique.

Eraste Pétrovitch se tourna vers le commis.

— Racontez-nous donc un peu plus en détail c-comment vous avez écopé de cette superbe bosse sur la tête. Quand cela s’est-il produit ? Il y a quatre jours ?

— Je vais tout vous raconter de la façon la plus circonstanciée, répondit avec empressement le blessé.

Puis, redressant ses épaules étroites, il s’éclaircit la voix et entama son récit :

— Le soir tombait. L’orage faisait rage, les éclairs zébraient le ciel, la pluie tombait à seaux. Après avoir pris ses gouttes d’huile de colza contre les hémorroïdes et m’avoir souhaité de faire de beaux rêves, Silanti Mikhaïlovitch s’est retiré pour aller jouir d’un repos bien mérité après une journée harassante. Quant à moi, j’ai avalé une petite tasse de thé et je me suis préparé à fermer le magasin. Je suis sorti dans la rue nappée de pluie…

— Vous êtes amateur de Lecture du dimanche4 ? demanda Fandorine, interrompant le conteur. S’il vous plaît, pas de descriptions littéraires, tenez-vous-en à l’essentiel.

— A l’essentiel ? répéta Kliouev, déconcerté. Eh bien, l’essentiel, monsieur, le voici. Je me suis retourné pour fermer la porte à clé, et après je ne me souviens plus de rien. Quand j’ai repris connaissance, j’étais allongé devant le seuil de la porte, il faisait une nuit d’encre, et un chien errant me léchait la citrouille.

— Il a été frappé par-derrière dans la région occipitale au moyen d’un lourd objet contondant, déclara fièrement le commissaire.

— Et vous n’avez entendu aucun b-bruit de pas ? Essayez de vous souvenir. C’est une chaussée pavée, cela résonne.

— Non, pas du tout. Je ne me souviens pas, monsieur. Toutes sortes de gueux traînent par ici, certains n’ont même pas de bottes. Il faut croire que le malfaiteur était nu-pieds, suggéra le commis, avant de se reprendre aussitôt : Quoique, s’il avait été nu-pieds, je l’aurais entendu patauger.