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— Un Chinetoque ? risqua Nebaba. Ils se baladent en mules. Comme ça, tout doucement, sans faire de bruit.

Le blessé soutint volontiers cette hypothèse :

— Eh oui, c’est bien possible. Il y a plein de bridés qui viennent au magasin. Il y en a même des complètement toqués qui fument leur herbe chinoise.

De sa main puissante, le commissaire repoussa le chétif témoin, afin qu’il ne fasse pas barrière entre lui et l’instance supérieure.

— Moi, Votre Haute Noblesse, voilà ce que je pense. Avant-hier aussi, ça ne peut être qu’un de ces fumeurs d’opium chinois qui a buté Priakhine. Nos malfrats orthodoxes, même bourrés, ils ne sont pas aussi sauvages. Pour agir avec une telle férocité, il faut avoir l’esprit complètement obscurci. Car non seulement on l’a tué à coups de hache, mais après on l’a complètement dépecé : ses doigts étaient éparpillés par terre, il avait le côté tout tailladé, le ventre ouvert, et ça, au milieu d’une mer de sang. Seulement, jamais on ne pourra mettre la main sur un Chinois. Ces gens-là, c’est motus et bouche cousue. Ils ne veulent pas avoir affaire à nous autres de la police, ils se débrouillent entre eux. En plus, ils ont tous la même gueule, va essayer de savoir qui est Ding-Dong et qui est Dong-Ding.

Eraste Pétrovitch pénétra dans l’étroit magasin, s’arrêta devant une énorme tache brune de sang séché qui s’étendait du comptoir presque jusqu’à la porte.

— Il y avait des t-traces de pas ?

— Non, aucune n’a été découverte.

Le fonctionnaire chargé des missions spéciales traversa la tache, hocha la tête.

— Ainsi, pas une seule t-trace de pas ensanglanté ? Pourtant, toute la surface du sol a été inondée de sang. Le criminel a découpé la victime là-bas, près du comptoir, non ?

— Exact. D’ailleurs vous pouvez voir que toute la marchandise a été renversée.

— Alors, c-comment a-t-il fait après pour regagner la porte sans marcher une seule fois dans la flaque de sang ?

Le commissaire réfléchit, haussa les épaules.

— Il a dû sauter.

— Une p-précaution stupéfiante pour un opiomane. Sans compter que le saut n’est pas mal du tout : près de trois mètres, et sans élan.

Eraste Pétrovitch examina l’espace derrière le comptoir, où le sol était jonché de vieilleries en tout genre. Il ramassa un rouleau écrit en idéogrammes chinois, le déroula, lut, le posa précautionneusement sur le comptoir et jeta un rapide regard au petit crocodile empaillé accroché au mur au-dessus de la lampe à kérosène. Il s’accroupit et se mit à fouiller parmi les objets disséminés par terre, en partie cassés ou écrasés. Un objet suscita un intérêt particulier chez le conseiller de cour, une sphère en ivoire de couleur jaune, à peine plus petite qu’une boule de billard : vilaine, ébréchée, couverte de signes d’écriture alambiqués. Toutefois, Fandorine ne s’attarda pas sur les drôles de caractères. En revanche, il gratta avec son ongle les ébréchures et entreprit même de les examiner à la loupe.

Pendant ce temps, l’inspecteur allait et venait le long des étagères dévastées. Il prit un miroir de bronze à manche recourbé, souffla sur la surface tachée et l’essuya du revers de sa manche. Puis il fourra le bibelot dans sa poche. Le commis soupira, mais n’osa pas protester, et d’ailleurs qu’avait-il à faire maintenant des biens de son patron ?

— Dites-moi, Nebaba, où avez-vous pris que Priakhine avait été tué d’abord, et seulement ensuite dépecé à la hache ? demanda tout à coup Fandorine en se redressant.

Le maître de la Soukharevka eut un regard condescendant à l’adresse de ce supérieur dénué de bon sens, lissa ses moustaches grisonnantes et dit :

— Et comment pourrait-il en être autrement, Votre Haute Noblesse ? Si Priakhine avait été découpé vivant, il aurait tellement gueulé que tout le quartier l’aurait entendu. Or aucun gueulement n’a été noté, j’ai vérifié.

— Je comprends, dit Fandorine avant de mettre la boule sous les yeux du policier. Quelles sont ces marques, selon vous ?

— Comment je pourrais… Mais si, ce sont des traces de dents ! s’écria Nebaba. Mais quelle drôle d’idée de vouloir mordre là-dedans.

Il prit la boule, la serra entre ses solides dents jaunes, et il apparut que, en effet, il n’y avait aucune possibilité de mordre dans cette boule, beaucoup trop dure.

— Vous avez examiné les dents de la victime ? Non ? (Eraste Pétrovitch plissa le front, l’air soucieux.) Je suis convaincu que certaines sont cassées ou ébréchées. L’assassin a fourré cette boule dans la bouche de l’antiquaire.

— Pour quoi faire ? s’étonna le commissaire.

Le commis poussa alors un cri, se signa et couvrit de sa main ses lèvres fines et blanches.

— Pour que les voisins n’entendent pas les « gueulements », comme vous le dites si joliment. La victime a été découpée vivante à la hache, et cela a duré assez longtemps. De douleur, l’antiquaire est arrivé à entamer cette répugnante boule avec ses dents…

Ce fut au tour de Nebaba de faire son signe de croix.

— Quelle horreur ! Mais à quoi bon soumettre Priakhine à de telles tortures ?

— Pour qu’il dévoile sa cachette, répondit Fandorine d’un ton tranchant – et, de nouveau, il se mit à regarder partout, levant même la tête vers le plafond. Il est absolument évident que Priakhine possédait un objet particulièrement précieux. La première fois, il y a quatre jours, le c-criminel (je suis enclin à penser qu’il s’agit d’une seule personne) a essayé d’éviter le meurtre : il a assommé le commis et fouillé le magasin, mais il n’a pas trouvé ce qu’il cherchait. Le malfaiteur est donc revenu, cette fois alors que l’antiquaire était présent, et il l’a torturé pour lui arracher son secret. Mais Priakhine n’a pas dévoilé la cachette.

— Comment pouvez-vous en être si sûr ? s’étonna Nebaba. Qui peut être capable de supporter une telle horreur ?

— Il existe des gens chez qui l’obstination et l’avidité sont plus fortes que la douleur et même que la peur de la mort. Si l’antiquaire avait cédé, l’assassin n’aurait pas eu besoin de fouiller sur les étagères ni sous le plancher. Regardez, là-bas dans le coin, des lattes ont été enlevées. Non, Priakhine a emporté son secret dans la tombe.

— Mon Dieu, mon Dieu, psalmodiait Kliouev en enchaînant les petits signes de croix.

Après une courte réflexion, le commissaire quant à lui demanda :

— Et si le monstre, après avoir tué Priakhine, avait tout de même découvert la cachette ?

— J’en doute, marmonna distraitement Eraste Pétrovitch, tournant rapidement la tête dans tous les sens. Si la cachette était simple, le criminel l’aurait trouvée du p-premier coup. Eh bien, allons-y, essayons à notre tour.

Il longea le local exigu et tout en longueur en sondant les murs. Soudain, il tourna sur ses talons et, pour une raison obscure, frappa trois fois dans ses mains.

— Dites, Kliouev, il n’y a pas de coffre-fort ici, n’est-ce pas ?

— Non, monsieur, et il n’y en a jamais eu.

— Dans ce cas, où votre patron gardait-il son argent et ses objets de valeur ?

— J’aurais du mal à répondre, Votre Haute Noblesse. C’est que Silanti Mikhaïlovitch était sacrément méfiant.

— Ainsi, pas une seule fois depuis que vous êtes là vous n’avez vu où il p-prenait de la monnaie ni où il déposait sa recette du jour ?

— Comment ça, bien sûr que je l’ai vu. Dans sa poche, voilà où. Seulement, dans sa poche, il ne pouvait pas mettre beaucoup d’argent. Et il ne sortait jamais dans la rue avec plus de trois roubles. Il disait : « Le petit peuple, c’est voleur, voyou et compagnie », c’était sa ritournelle, ou, pour s’exprimer savamment, son « credo ».