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— Credo, credo… répéta Eraste Pétrovitch d’une voix traînante et, se baissant, il arracha une plinthe.

— Dans la cave, peut-être ? suggéra le commissaire.

— Cela paraît douteux, répondit Fandorine en se tournant résolument vers le comptoir. Il n’allait pas descendre à chaque fois qu’il avait un billet de trois roubles à cacher. Et ça, qu’est-ce que ça fait ici ?

Fandorine indiqua le crocodile décoloré par le temps, qui tendait vers lui sa gueule entrouverte. Cet habitant des rivières limoneuses et des étangs chauds était accroché par la queue, mais sa tête plate se redressait à angle droit, de sorte qu’il avait l’air de fixer le conseiller de cour de ses petits yeux malicieux.

— C’est un animal qui s’appelle karkadil de Cochinchine, expliqua le commis.

— Je vois bien que c’est un crocodile. Mais pourquoi est-il ici ? On ne peut pas appeler ça une antiquité.

— Il a toujours été là, même avant que Silanti Mikhaïlovitch me prenne à son service. C’est une espèce de décoration. Mon patron adorait ce monstre, chaque soir il le frottait avec un chiffon. Il lui avait même donné un nom : Hérode.

Eraste Pétrovitch poussa un soupir, comme affligé par les bizarreries de la nature humaine, et, sans la moindre hésitation, plongea la main dans la gueule du crocodile.

— Voyons ce que nous avons là-dedans, prononça Fandorine pour lui-même – et, apparemment, il palpa quelque chose. C’est bien ce que je pensais. Personne n’allait imaginer que ce qu’il cherchait était sous son nez. L’assassin n’avait m-manifestement pas lu Edgar Poe.

Eraste Pétrovitch sortit doucement de l’insolite cachette tout d’abord une fine liasse de billets de banque, puis une petite bourse en velours dans laquelle quelque chose cliquetait. Il posa négligemment l’argent sur le comptoir et déploya le velours. Nebaba et Kliouev, qui s’étaient approchés tout près, poussèrent un long soupir déçu : la bourse ne contenait pas des pierres précieuses ni de l’or, mais de petites boules vertes enfilées sur un fin cordon. Bref : un banal collier de perles. Quoique… non, à en juger par les petits glands, il s’agissait d’un chapelet et non d’un collier. Et pas d’un chapelet chrétien, mais musulman ou autre.

Après avoir attendu que le fonctionnaire chargé des missions spéciales ait bien examiné sa trouvaille, le commissaire demanda à mi-voix :

— C’est un objet de valeur ?

— Pas p-particulièrement. Un chapelet de jade des plus quelconques. Comme il y en a des multitudes en Chine et au Japon. Celui-ci, il est vrai, est apparemment très ancien. Kliouev, vous l’aviez déjà vu auparavant ?

Le commis écarta les bras :

— Non, jamais, monsieur.

— Je le prends avec moi, décida Fandorine. Quant à l’argent, veuillez le compter et consigner la somme par écrit.

Nebaba jeta un regard appuyé aux billets, les remua rapidement et aussitôt annonça avec assurance :

— Trente-sept roubles. Dites, Votre Haute Noblesse…

— Oui ?

— Ne faudrait-il pas montrer ce chapelet de jade au comte Khroutski ? Son Excellence est très forte en ce qui concerne tous les trucs asiatiques.

Eraste Pétrovitch balaya la suggestion d’un geste de la main.

— Inutile, trancha-t-il en fourrant dans sa poche la petite bourse de velours. Moi-même, Nebaba, je m’y entends quelque peu en matière de « trucs asiatiques ».

Et, sous le regard incrédule du policier, il se dirigea vers la sortie.

3

Le conseiller de cour passa toute la journée plongé dans une profonde réflexion. De temps en temps, il sortait le chapelet de sa poche, faisait rouler dans le creux de sa main les petites boules de pierre verte et lisse. En s’entrechoquant, celles-ci produisaient un doux claquement qui lui procurait un inexplicable plaisir.

Lors de son rapport chez le général gouverneur (en fait, ce rituel quotidien aurait dû s’appeler plus banalement « thé de l’après-midi », surtout les jours comme aujourd’hui où il n’y avait rien de particulier à rapporter), le prince Dolgoroukoï demanda :

— C’est quoi, mon cher, ce jouet que vous avez dans la main ? Une nouvelle invention à la mode ? On connaît votre penchant pour le progrès technique. Montrez-moi donc cela. Et, ayant chaussé son pince-nez, le général gouverneur examina avec curiosité le drôle d’objet oriental.

— Non, Votre Haute Excellence, répondit respectueusement le fonctionnaire chargé des missions spéciales. C’est une invention tout ce qu’il y a d’antique. Imaginée par les Anciens pour favoriser la c-concentration de l’énergie intellectuelle et spirituelle.

— Ah, un chapelet, comprit le prince. (Il commença à l’égrener, faisant claquer l’une après l’autre les perles vertes et, brusquement, se frappa le front.) Eurêka ! Depuis ce matin je me triture la cervelle pour savoir comment tourner ma note à Sa Majesté concernant la question afghane. Se taire est malhonnête – les têtes brûlées entraînent actuellement le pays dans l’aventure –, mais, d’un autre côté, j’ai la frousse de dire la vérité, vu l’anglophobie notoire du souverain. Aussi, voici ce que je vais faire : je vais écrire un compte-rendu de la visite à Moscou du prince héritier et, en passant, j’exposerai ma position sur l’expédition de Kouchka. Ce sera limpide sans être trop insistant. Gardez bien votre chapelet, Eraste Pétrovitch. Il m’a en effet aidé dans ma réflexion. Apportez-le plus souvent.

Fandorine sourit à la plaisanterie, et la conversation bifurqua sur le conflit russo-britannique, prenant un caractère si spécialisé qu’il eût été complètement impossible pour un profane de s’y retrouver dans les stratagèmes politiques et les manśuvres subtiles dont il était question.

Mais le soir, de retour chez lui, alors qu’il mettait la dernière main à la lettre au souverain, Eraste Pétrovitch repensa à la plaisanterie du général gouverneur. La note était extraordinairement difficile dans la mesure où elle nécessitait prudence et tact : la moindre maladresse pouvait avoir pour le prince les pires conséquences. Le conseiller de cour s’arrêtait de temps à autre, relisait ce qu’il venait d’écrire, et, d’elle-même, sa main plongeait dans sa poche à la recherche du chapelet – au début, de manière purement mécanique. Mais bien vite Eraste Pétrovitch remarqua un fait étrange : il lui suffisait d’égrener pendant quelques instants les petites boules de jade pour qu’une phrase compliquée prenne forme dans son esprit, et cela tout naturellement et de la manière la plus parfaite qui soit.

Cela se répéta de multiples fois, si bien qu’en fin de compte, intrigué par l’étrange phénomène, Fandorine mit définitivement de côté son nécessaire d’écriture et entreprit de scruter le chapelet avec une curiosité avide.

La soirée étant extrêmement chaude et étouffante, le conseiller de cour alla s’installer dans son voltaire, près de la fenêtre ouverte qui donnait sur la cour, et écarta les rideaux. Dehors, il faisait nuit noire et, de la pommeraie voisine, provenait le chant des cigales. Eraste Pétrovitch aurait avec plaisir pris un thé, mais son valet de chambre Massa avait, comme d’habitude, un rendez-vous galant avec une certaine personne. Soucieux de préserver l’honneur de la dame, le Japonais gardait son nom secret, mais aux miettes et aux grains de raisin sec qui, ces derniers temps, tombaient régulièrement des poches du voluptueux Asiate, Fandorine avait conclu que Massa avait une liaison intime avec la boulangère du coin, après qui il languissait depuis longtemps, lui ayant même dédié un tercet :

Autour de l’opulente fleur

Vole, vole l’abeille jaune.

Oh, quelle enivrante odeur !