Выбрать главу

Quoi qu’il en soit, le serviteur n’était pas là, et comme il n’avait pas le courage d’allumer lui-même le samovar, Eraste Pétrovitch décida de se contenter d’un cigare. Tout en exhalant des jets de fumée bleue, il compta les perles du chapelet. Il s’avéra que le nombre était inhabituel pour l’Orient : vingt-cinq. Vingt-quatre, on aurait compris : trois fois huit, à savoir trois fois le chiffre synonyme de chance et de longévité. Mais vingt-cinq ? Cinq fois cinq, c’était brutal, logique, européen.

Fandorine tourna et retourna le chapelet dans tous les sens, en lécha une des perles (heureusement qu’il n’y avait personne dans la pièce) et, pour finir, le sentit. La langue, bien entendu, ne perçut aucun goût, mais il y avait une odeur qui, pour être à peine perceptible, n’en était pas moins incontestable. Eraste Pétrovitch la reconnut. Cela sentait le vieux, vrai et authentique, comme celui qui émane des mosaïques byzantines ou des ruines du Colisée. C’est cette odeur particulière qu’exhale le temps quand il s’accumule et se condense : une odeur de paix, de cendre, mais aussi une légère amertume.

Alors que ses doigts faisaient machinalement claquer les petites boules de jade, soudain lui vint une idée encore floue : vingt-cinq, cela faisait trois fois la longévité plus un. Donc plus que trois fois la longévité… Que cela pouvait-il bien vouloir dire ? Une ineptie quelconque.

Soudain un léger craquement se fit entendre : le fil venait de casser. Les perles se répandirent en une pluie verte, mais ne tombèrent pas par terre, du fait de l’excellent réflexe d’Eraste Pétrovitch. Se mettant instantanément à genoux, celui-ci joignit ses deux mains en une coupe où il récupéra toutes les petites boules, à l’exception d’une seule : la fameuse vingt-cinquième. Elle heurta le parquet avec un étrange clappement et alla rouler plus loin. Ce qui était étrange, ce n’était pas seulement cet incompréhensible clappement, que n’aurait jamais dû produire le choc de la pierre contre le bois. Non moins étonnant pour Fandorine était le fait que ce bruit fût venu d’en haut et non d’en bas.

Toujours agenouillé, Eraste Pétrovitch leva la tête, se retourna et vit, sur le dossier du fauteuil, là où se trouvait sa tête une seconde plus tôt, une flèche qui tremblotait ; épaisse et courte, elle avait pénétré dans la tapisserie presque jusqu’à la plume.

Ce phénomène énigmatique le stupéfia à tel point que le conseiller de cour commença par secouer la tête, puis, seulement après, déversa les boules dans le fauteuil et arracha du dossier la visiteuse ailée. Fandorine avait déjà eu l’occasion de voir de semblables flèches : on les tirait au moyen de petites mais puissantes arbalètes, comme celles dont, depuis des temps immémoriaux, se servent les tueurs professionnels du Japon, de Corée et de Chine.

Sans réfléchir plus d’une seconde, le fonctionnaire chargé des missions spéciales sauta par-dessus l’appui de la fenêtre, atterrit en douceur sur un parterre de fleurs et appuya les doigts sur ses globes oculaires, afin que sa vue, après la lumière, s’habitue plus rapidement à l’obscurité.

Mais avant même que ses pupilles se dilatent, l’ouïe d’Eraste Pétrovitch perçut un bruissement : vêtu d’un costume enveloppant étroitement sa silhouette, un individu courait, plié en deux, en direction de la clôture qui séparait la propriété du baron Evert-Kolokoltsev, dont Fandorine occupait une annexe, de la pommeraie précédemment évoquée. Le tueur se mouvait dans la nuit avec aisance et légèreté, ses pieds effleurant le sol sans presque faire de bruit.

Le conseiller de cour n’avait pas son revolver à portée de main, mais, quand bien même l’aurait-il eu, il n’eût pas tiré. Primo, il avait très envie de s’expliquer avec cet inconnu qui en voulait à sa vie ; secundo, ce curieux arbalétrier avait commis une impardonnable erreur topographique, due, de toute évidence, à une insuffisante connaissance des lieux. Dans la direction où pour l’heure il courait à toutes jambes, la cour n’était pas close par une simple palissade mais par un mur haut de trois bons mètres. Sachant parfaitement que le nouveau Guillaume Tell n’avait nulle part où se réfugier, Fandorine décida de ne pas courir après lui ; calmement et sans se presser, il partit dans son sillage.

Mais là, une nouvelle surprise attendait le fonctionnaire chargé des missions spéciales. Sans ralentir sa course, le malfaiteur bondit en poussant si fort sur ses jambes qu’il put s’agripper des deux mains au sommet du mur. Il se hissa sans aucun effort, s’accroupit et disparut de l’autre côté. Avant de sauter dans le jardin, le fuyard s’était immobilisé un court instant, suffisant toutefois pour que Fandorine ait le temps de parfaitement distinguer sa silhouette noire : pantalons moulants, courte veste et chapeau conique. Un Chinois !

Se ruant à son tour, Eraste Pétrovitch essaya de franchir le mur de la même manière, mais, étant en robe de chambre et chaussures d’intérieur, il n’y parvint pas du premier coup. Quand, enfin, le conseiller de cour se retrouva à cheval sur l’obstacle, continuer la poursuite n’avait déjà plus de sens. La pommeraie offrait à Fandorine une immobilité sereine : pas une branche qui frémît, pas une herbe qui bruissât, de sorte qu’il n’y avait aucun moyen de savoir dans quelle direction était parti le scélérat.

Eraste Pétrovitch revint sur ses pas, déçu et perplexe. A tout hasard, il tira ses rideaux, au mépris de la chaleur étouffante qui se fit immédiatement sentir. Il arpenta la pièce, frappa dans ses mains, se massa la nuque, mais rien de sensé ne lui vint à l’esprit. Par expérience, Fandorine savait que le meilleur moyen pour relancer une pensée stagnante était de s’adonner à une tâche mécanique. Et justement, il y en avait une qui l’attendait.

Le fonctionnaire chargé des missions spéciales alla dans la chambre de Massa, fouilla dans le coffret où celui-ci rangeait fils et aiguilles. Il arrêta son choix sur une bobine dont l’étiquette rouge et or portait l’inscription « Fils de soie remarquablement fiables et solides de la Cie Pouziriov et fils ».

Il s’assit dans le fauteuil, non sans avoir regardé d’un sale śil le trou laissé par la flèche, et entreprit d’enfiler les perles de jade. Ah oui, c’est vrai qu’il y en avait une qui avait roulé quelque part.

La vingt-cinquième perle fut découverte sous le bureau. Eraste Pétrovitch la ramassa et, soudain, sentit du bout du doigt une aspérité. Il mit la pierre devant la lampe et découvrit, à demi effacé, l’idéogramme « fer ». En japonais, cela se lisait « tetsu », en chinois « tié ». Que cela pouvait-il signifier ?

Ayant joint la dernière à ses sśurs et noué le fil, Fandorine vérifia que les perles étaient à l’aise dans leur nouvel agencement. Il s’avéra qu’elles étaient parfaitement bien. Les petites boules vertes claquaient joyeusement les unes contre les autres.

« Fer », « tié » ? Etait-ce possible que…

Fandorine bondit sur ses jambes et se rua vers l’armoire dans laquelle il rangeait les livres anciens jadis rapportés par lui de l’empire du Soleil-Levant.

4

Le lendemain, Eraste Pétrovitch n’alla pas à son bureau, où il envoya un court message alléguant une affaire de première urgence. Il n’y avait là rien d’étonnant dans la mesure où le conseiller de cour n’était pas soumis à des heures de présence obligatoires et se trouvait dans la position enviable de l’homme libre comme l’air. Les choses étonnantes commencèrent plus tard, vers le soir.

Le jeune homme, qui était toujours tiré à quatre épingles et passait pour l’un des tout premiers dandys de Moscou, s’affubla d’une redingote usée, sortit d’un compartiment spécial de sa garde-robe une chemise sale qu’il gardait à dessein pour ce genre de circonstance, compléta sa toilette avec divers autres accessoires appropriés et se dirigea à pied vers le marché Soukharev. Le chemin était assez long, mais Fandorine ne se pressa pas, savourant l’air doux de cette belle journée d’été.