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Apparemment, le fonctionnaire chargé des missions spéciales avait besoin de cette longue marche pour s’ouvrir l’appétit. En tout cas, sitôt arrivé dans la Soukharevka, il se dirigea vers l’une des pires gargotes du quartier chinois – un bien grand mot pour qualifier les quelques rues étroites et sinueuses où s’étaient installés les petits commerçants et les manśuvres qui, depuis quelque temps, avaient commencé à s’établir dans l’ancienne capitale.

Dans le local sombre et crasseux ne se trouvait pas un seul Européen. Une forte odeur de hareng frit se mêlait à celle de l’huile rance et, autour des tables basses, des hommes de petite taille aux yeux bridés et aux longues nattes mangeaient en maniant habilement leurs baguettes. Tous portaient uniformément une veste de toile noire ou bleu foncé à col officier. La politesse et la crainte de se brûler les lèvres recommandaient de manger la soupe en aspirant les pâtes avec un sifflement, de sorte que, de tous les coins, parvenaient des bruits de ventouse et des clappements comme on ne pouvait en entendre nulle part, même pas dans le plus miteux des estaminets de la Khitrovka.

Eraste Pétrovitch commanda une soupe aux ailerons de requin et des crêpes frites avec des śufs et du chou. Pendant qu’il attendait tranquillement d’être servi, ses doigts jouaient avec l’antique chapelet de jade. Aux regards en biais qui lui étaient adressés, il répondait par un léger hochement de tête, et quand on lui apporta le bol de soupe et l’assiette contenant les crêpes roulées et croustillantes, il se mit à produire des bruits de ventouse et des clappements qui n’avaient rien à envier à ceux de ses voisins.

Il mangea longuement et avec appétit, puis prit encore trois bons quarts d’heure pour boire un thé au jasmin servi dans une théière en bronze noirci de fumée. Enfin, il se leva, essuya son front mouillé de sueur avec un mouchoir sale, déposa quelques kopecks sur la table et se rendit dans l’établissement voisin qui offrait douceurs et jeu de mah-jong.

L’excursion chinoise du fonctionnaire chargé des missions spéciales se poursuivit jusqu’à la nuit, qui tomba alors que Fandorine se trouvait dans une cave obscure, perdue au fond d’une des cours de la Soukharevka. L’endroit était assez vaste avec un plafond bas suintant d’humidité et quasiment aucun éclairage, si ce n’était quelques lampions à huile.

Par terre étaient alignés des matelas de ouate occupés par des hommes assis ou allongés : essentiellement des Chinois, auxquels se mêlaient quelques rares Européens. Une odeur suave chatouillait les narines : celle de la fumée qui ondulait lentement et gracieusement sous la voûte de la cave. Nul ne parlait, le silence régnait, interrompu de loin en loin par quelque bredouillement sourd et indistinct venant on ne sait d’où.

Non sans un certain dégoût, Eraste Pétrovitch s’assit sur un matelas taché de graisse, et, avec un salut, un Chinois silencieux lui tendit aussitôt une pipe d’ivoire fumante, au long tuyau décoré de dragons. Ayant jeté un regard à son entourage (à gauche somnolait un barbu au visage blême, vêtu d’un uniforme de fonctionnaire dont les boutons étaient décousus, à droite trônait un Chinois aux joues rebondies, qui fermait les yeux d’un air béat), Fandorine commença par étaler son chapelet sur le bord du matelas, puis il essuya soigneusement avec son mouchoir l’embouchure de la pipe et aspira une bouffée – par pure curiosité scientifique. Rien de spécial ne se passa, ni après la première bouffée, ni après la seconde, ni après la troisième.

Rassuré, le fonctionnaire chargé des missions spéciales fit mine de somnoler lui aussi, alors qu’en réalité, ses yeux s’étant maintenant habitués à l’obscurité, il avait discrètement entrepris d’épier de sous ses paupières entrouvertes les visages des fumeurs. Etranges étaient ces visages : comme sans âge, avec les mêmes mentons pendants et des trous noirs à la place des orbites. L’attention de Fandorine fut attirée par le vieux Chinois à la longue barbe grise assis juste en face à lui. Il s’étonna de sa propre acuité visuelle, tant il distinguait nettement chaque ride sur le visage du vieillard. Soudain, les yeux du Chinois s’entrouvrirent, et il s’avéra alors qu’ils n’étaient pas le moins du monde endormis ou embrumés, mais au contraire vifs, limpides, voire enjoués. Faisant un clin d’śil au jeune homme, le vieillard demanda d’une voix caressante et infiniment agréable, en outre dénuée de tout accent :

— Alors, difficile ?

Curieusement, Eraste Pétrovitch comprit d’emblée que l’énigmatique Chinois l’interrogeait non pas sur un quelconque inconfort dû par exemple au fait qu’il n’avait pas l’habitude d’être assis sur un matelas aussi dur, mais sur la difficulté de vivre en général.

— Non, répondit-il.

Puis, après réflexion, il dit :

— Oui.

Cela sentait maintenant les pommiers en fleur, et brusquement il apparut que les deux hommes – Fandorine et le sympathique vieillard – n’étaient pas assis dans une cave humide, mais au sommet d’une montagne. En bas s’étendait une verte vallée que les rizières inondées faisaient ressembler à une mosaïque scintillante, sur les versants poussaient de jeune arbres parsemés de fleurs, au loin on distinguait un monastère aux murs blancs avec de curieuses tourelles et une pagode à cinq étages ; quant au ciel crépusculaire, il était d’une teinte allant du vert au lilas, telle que l’on n’en verra jamais dans la partie centrale de la Russie.

Eraste Pétrovitch n’était aucunement étonné de ce déplacement dans l’espace, au contraire il le considérait comme normal et même évident. Il savait que le nom du vieillard était Tié Kouan Tseu et que la montagne s’appelait Taishan.

Après un silence, le vieil homme prit de nouveau la parole :

— Tu as peur de la mort ? demanda-t-il.

Et, de nouveau, Eraste Pétrovitch répondit « non », puis, après réflexion, « oui ».

— Eh bien, n’en aie pas peur, fit Tié Kouan Tseu avec un sourire. Elle n’a rien d’effrayant. Si tu le souhaites, tu ne connaîtras jamais la mort. Veux-tu apprendre ce secret ?

— Oui, sage homme ! s’écria Fandorine. Apprends-le-moi !

— Alors écoute, mais pas avec ton esprit, avec ton âme, parce que l’esprit est semblable à la feuille qui pousse au printemps et tombe à l’automne, alors que l’âme est un arbre robuste qui vit mille ans.

— Je ne veux pas vivre mille ans, dit Eraste Pétrovitch. Mais je veux connaître le secret.

— Tu vas tout de suite le savoir, dit l’enchanteur avec un sourire encore plus doux. Il est simple. En réalité, qu’est-ce que la mort ?

Le fonctionnaire chargé des missions spéciales se pencha en avant afin de ne pas manquer un seul mot, mais le sage homme ferma les yeux, tendit la main – loin, très loin, à au moins deux mètres. Le bras miraculeusement long saisit Eraste Pétrovitch par l’épaule et se mit à le secouer énergiquement.

— Maîtle, maîtle, vite, il s’en va ! entendit crier Fandorine dans un russe teinté d’un épouvantable accent japonais.

— Ne bouge pas, Tié Kouan Tseu, demanda le conseiller de cour au vieux Chinois. C’est Massa, je vais tout de suite le renvoyer, qu’il ne nous dérange pas.

Mais c’était trop tard. Le magicien, la montagne aux pommiers, la vallée verte, tout avait disparu.

Eraste Pétrovitch était toujours assis sur le même matelas dans une cave enfumée de la Soukharevka, et, penché au-dessus de lui, se trouvait son serviteur en train de secouer par l’épaule son maître enivré par l’opium.

— Le tsapelet ! cria Massa (ce même Asiate aux joues rebondies qui peu avant était assis à la droite d’Eraste Pétrovitch). Il a plis le tsapelet !