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En effet, le chapelet que Fandorine avait posé à côté de lui avait disparu.

— Qui l’a pris ? Tié Kouan Tseu ? demanda mollement Eraste Pétrovitch. Bon, tant pis. C’est son chapelet.

— Quel Tié Kouan Tseu ? C’est le vieil homme qui l’a plis, il était assis là.

Massa indiqua l’endroit où, un instant plus tôt, se trouvait le merveilleux vieux sage. Son matelas était vide.

— Ah, Massa, comme tu tombes mal, bredouilla Fandorine.

Mais son serviteur le tira sans ménagement pour le faire mettre debout, puis le poussa vers la sortie.

Le valet de chambre de Fandorine passa alors à sa langue natale. D’ailleurs, quand bien même quelqu’un dans la fumerie eût-il connu le japonais, il n’aurait de toute façon rien compris à ce récit décousu.

— Quand, maître, vous avez laissé tomber votre tête, commencé à mâchonner je ne sais quoi, et que sur votre visage est apparu ce sourire niais, qui ne vous a d’ailleurs pas quitté et même que j’ai peur qu’il ne vous quitte plus jamais, il s’est mis debout dans l’allée et a fait tomber sa pipe près de vous. Il s’est baissé pour la ramasser et en a profité pour s’emparer du chapelet. Il n’a pas essayé de vous tuer, je suis tout le temps resté sur le qui-vive. Et maintenant, vite, il ne peut pas être très loin ! Rattrapons-le !

— Qui il ? demanda Eraste Pétrovitch avec un sourire radieux.

Il éprouvait une douce quiétude et n’avait pas la moindre envie de courir après qui que ce fût.

— Le vieux Chinois qui était assis en face de vous, voyons ! Cette maudite herbe vous a complètement abruti ! C’est sûrement lui le tueur qui vous a envoyé une flèche et a ensuite sauté par-dessus le mur !

Désireux de montrer qu’il avait l’esprit clair et la mémoire intacte, Fandorine fronça les sourcils, l’air pénétré.

— Comment est-il ?

Massa resta un instant songeur, haussa les épaules et répondit :

— C’est un Chinois.

Puis il ajouta :

— Vieux. Très vieux.

— Moi, je pensais qu’il était jeune, déclara Eraste Pétrovitch.

Il explosa alors d’un rire insouciant, tant il trouvait drôle que le Chinois qui avait si facilement franchi le haut mur soit vieux et même très vieux : hop, et de l’autre côté. Ce n’était pas un grand-père, mais un ressort.

Pivotant légèrement, le serviteur expédia deux gifles sonores au conseiller de cour. Ce dernier cessa de rire bêtement et voulut se fâcher, mais il n’en eut pas le courage.

Ils étaient maintenant dans la cour. Il faisait sombre, venteux, la chaussée pavée était luisante de pluie, les gouttes cinglaient le visage telle de la grenaille. La fraîcheur et l’humidité aidèrent Fandorine à retrouver partiellement ses esprits.

— Le voilà ! indiqua Massa en passant le porche.

Devant, à une trentaine de pas, une silhouette voûtée trottait à pas menus. Ses coudes étaient collés à son corps, comme si l’homme avait froid ou bien serrait quelque chose contre sa poitrine. On n’entendait aucun bruit de pas.

— On le suit, m-mais attention, dit Eraste Pétrovitch. (Sa tête fonctionnait mieux, mais sa bouche était légèrement pâteuse et ses jambes semblaient ne pas lui appartenir.) Voyons où il va.

Le vieillard tourna à gauche, puis de nouveau à gauche jusqu’à la place Soukharev, où les lampadaires étaient allumés et le marché encore ouvert. Fandorine, qui avait perdu la notion de l’heure, en déduisit qu’il n’était pas si tard que cela. Se faufilant à l’extrémité de la place, le voleur s’engouffra à nouveau dans une ruelle étroite, et ses poursuivants accélérèrent le pas.

Soudain, Eraste Pétrovitch entendit derrière lui une voix sonore qui lui parut familière :

— Votre Haute Noblesse, vous ici ?

Se retournant en un mouvement brusque qui faillit lui faire perdre l’équilibre, le conseiller de cour vit l’inspecteur Nebaba qui tenait par l’oreille un loqueteux avec un pansement sur la joue. S’étant assuré qu’il s’agissait bien de Fandorine, Nebaba fit un mouvement de la tête en direction du gredin :

— Un vide-gousset. Pris sur le fait.

— Tonton Makar Nilovitch, lâche-moi, geignit le jeune filou. Fiche-moi une bonne raclée, mais s’te plaît, pas au trou.

Il tombe à pic, pensa Eraste Pétrovitch. Le Chinois est vif et habile, Massa aura du mal à en venir à bout tout seul, étant donné qu’on ne peut guère compter sur moi dans l’état d’abrutissement où je suis. Si Nebaba contrôle la Soukharevka depuis des années en étant encore vivant, cela veut dire que c’est une fine mouche et qu’il sait se défendre. Et puis il connaît tous les recoins du quartier mieux que n’importe quel Chinois. Vraiment, cette rencontre avec Nebaba était un vrai don du ciel.

— Laissez celui-là, ordonna brièvement Fandorine. Suivez-moi. En faisant le moins de bruit possible.

En chemin, il expliqua succinctement au policier l’essentiel de l’affaire.

Le vieillard trottina le long de la ruelle, tourna dans une rue perpendiculaire et, brusquement, se glissa dans un étroit passage entre des immeubles.

— C’est assez, Votre Haute Noblesse ! glissa Nebaba à l’oreille du fonctionnaire chargé des missions spéciales. Il faut l’arrêter maintenant. Au bout, il y a une cour à trois sorties, sans compter l’accès aux caves. Il va nous échapper.

Et, sans en attendre l’ordre, il se mit à courir en donnant des coups de sifflet.

Massa et Fandorine s’élancèrent à sa suite.

Dans la cour, le commissaire rattrapa le Chinois et le saisit par les épaules.

— Attention ! lui cria Eraste Pétrovitch.

Comment ce rustre de policier aurait-il pu savoir le genre de surprise que pouvait réserver un vieux Chinois cacochyme ?

Mais Nebaba s’acquitta facilement de sa tâche : le voleur ne chercha même pas à s’enfuir ni à résister. Quand le conseiller de cour et son valet approchèrent, l’homme se tenait tranquille, la tête rentrée dans les épaules, répétant d’une voix tremblante :

— Meï kie ! Meï kie !

Massa déplia les doigts du Chinois, récupéra le chapelet de jade (le vieillard le serrait effectivement contre sa poitrine) et le donna à Fandorine.

Eraste Pétrovitch fixa son regard sur le Chinois, essayant de distinguer ses traits dans l’obscurité. Un vieillard comme un autre. Rien de la sagesse de Tié Kouan Tseu dans ce visage effrayé, rien de la force ni de l’adresse de l’arbalétrier de la veille dans ce corps chétif. Quelque chose clochait.

Le commissaire, qui se tenait derrière le Chinois, fit remarquer, l’air sceptique :

— Excusez-moi, monsieur Fandorine, mais je ne vois pas ce pauvre bougre dépecer Priakhine. Ce n’est même pas sûr qu’il soit capable de tenir une hache.

Eraste Pétrovitch n’eut pas le temps de répondre. Dans l’obscurité, on entendit un froissement, une courte expiration, puis le bruit sourd d’un objet dur frappé contre une surface molle. Nebaba s’effondra tête la première et bras en croix. A l’endroit où, un instant plus tôt, se tenait l’inspecteur, se dessinait une silhouette en laquelle Fandorine reconnut immédiatement l’acrobate qui la veille avait franchi le mur d’un bond : mêmes vêtements enveloppants, même souplesse, même bonnet conique. Se préparant au corps-à-corps, Massa émit un début de sifflement féroce, mais celui-ci lui resta dans la gorge : en un mouvement vif comme l’éclair, l’homme en noir lança sa jambe, qui vint frapper le Japonais juste en dessous du menton. Le coup fut d’une rapidité si incroyable qu’il prit au dépourvu le serviteur de Fandorine, lutteur pourtant redoutable et expérimenté.