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Sans même pousser un cri, Massa tomba à la renverse. Ainsi, la totalité de l’armée d’Eraste Pétrovitch avait été décimée dès les premières secondes de la bataille. Et le général, pour sa part, n’était absolument pas prêt pour la confrontation avec un aussi redoutable ennemi, et encore moins avec deux.

Non, finalement avec un seul, car le vieux Chinois n’avait manifestement pas l’intention de se jeter sur le fonctionnaire chargé des missions spéciales. Il recula contre le mur, se prit la tête entre les mains et se mit à gémir :

— Siencheng, pou yao !

Ah, si seulement Eraste Pétrovitch avait été dans son état normal, il se serait lancé sans hésitation dans un combat singulier, fût-ce avec un tel maître des arts martiaux, ou bien il lui aurait tout simplement tiré une balle dans la cheville avec son Herstal en acier oxydé. Mais il n’avait pas le temps de porter la main à son étui de revolver : voyant son geste, son adversaire l’attaquerait par anticipation. Quant à se lancer dans un corps-à-corps, il ne fallait même pas y songer. Fandorine essaya de se mettre en position de combat, mais la terre tangua aussitôt sous ses pieds. Si je reste en vie, jamais plus je ne toucherai à cette saleté, se promit le conseiller de cour en reculant lentement.

Apparemment, la position produisit tout de même sur l’adversaire l’effet recherché : l’homme en noir décida que ses mains et ses jambes ne suffiraient pas. D’un léger mouvement, il tira de sa manche un objet long et souple, puis se mit à décrire dans l’obscurité des arabesques sifflantes et scintillantes. Une chaîne d’acier, devina Eraste Pétrovitch. Avec ça, on peut facilement briser un os ou arracher une gorge.

Fandorine, lui, n’avait hélas rien dans les mains, si ce n’était le malencontreux chapelet. La première fois, il parvint tant bien que mal à esquiver le serpent métallique, mais il manqua tomber et fit encore quelques bonds en arrière. Mais impossible de reculer plus, un mur l’arrêtait. Eraste Pétrovitch agita le chapelet, dessinant un huit qui fendit l’air en sifflant. Que son adversaire pense que lui aussi était armé d’une chaîne, et il prendrait garde. Mais le fil remarquablement fiable et solide de la compagnie Pouziriov et fils cassa, et les petites boules de jade roulèrent en tous sens de la manière la plus pitoyable.

L’homme en noir fit un pas en avant, prêt à l’attaque décisive. En entendant la chaîne meurtrière fendre l’air, Eraste Pétrovitch se rappela cette noble maxime taoïste : « La force de l’esprit triomphe du glaive. » Dommage, toutefois, que ce soit au sens figuré. Mais cela valait le coup d’essayer, d’autant plus que, dans la situation présente, ne subsistait aucune autre solution. Fandorine rassembla en un tout le tissu de son esprit en lambeaux, leva ses bras mous, comme en coton, et, à l’instant même où son adversaire se lançait à l’attaque, il prononça le mot magique de kingshen, qui désigne la force spirituelle (faute de pouvoir compter sur la force corporelle).

Et cela marcha !

L’homme en noir se comporta comme une marionnette détachée de ses fils : il leva les bras, une de ses jambes avança de manière incompréhensible, l’autre partit en l’air. Finalement, avec un craquement écśurant, l’occiput du Chinois heurta la chaussée pavée.

Alors seulement, Eraste Pétrovitch comprit que rien de tout cela n’existait : ni le vol du chapelet, ni la fuite du vieil homme, ni la fantastique bagarre dans une cour obscure. Tout cela n’était qu’un délire inspiré par les brumes de la drogue. Ses visions allaient maintenant se dissiper, laissant de nouveau place à la pénombre, à la fumée bleuâtre et aux silhouettes immobiles des fumeurs d’opium.

Fandorine secoua la tête pour se réveiller au plus vite, mais sans résultat.

En revanche, Nebaba reprit connaissance, et Massa commença à remuer : il porta la main à son menton meurtri, prononça quelques vilains mots en japonais et en russe. Mais le premier à être en état de marche fut l’inspecteur. Il s’assit en gémissant, frotta son cou de taureau et demanda d’une voix enrouée :

— Avec quoi il m’a fait ça ? Une massue ?

— Sa main. Le tranchant de sa main, expliqua Eraste Pétrovitch.

Fixant le policier avec étonnement, Fandorine se demanda ce qu’il allait faire maintenant : prendre la forme du magicien Tié Kouan Tseu ou bien inventer quelque chose de plus intéressant encore ?

Nebaba se leva avec un grognement, fit quelques pas et, glissant sur quelque chose, il manqua tomber.

— Diable ! Quelqu’un a répandu des billes ! Un truc à se tordre le cou.

Il s’approcha du Chinois étendu par terre. S’étant penché, il gratta une allumette. Il émit alors un sifflement étonné.

— Ça, c’est la meilleure ! Son Excellence le comte Khroutski, lui-même et en personne !

5

Pour l’interrogatoire officiel des prévenus, on décida d’attendre l’arrivée du juge d’instruction, que Nebaba avait envoyé chercher dès son arrivée au commissariat. D’après le permis de séjour qu’il avait présenté, le Chinois s’appelait Fan Tchen, était âgé de soixante-sept ans et vivait dans la maison du comte Khroutski, où il occupait la fonction de cuisinier. Fan Tchen ne connaissait que quelques mots de russe, mais utiliser l’orientaliste comme interprète eût été en la circonstance pour le moins étrange.

— En attendant, mettez le Chinois au v-violon, intima Fandorine au commissaire. Son rôle dans cette histoire est à peu près clair. Son maître lui a ordonné de me suivre, de me faucher le chapelet à la première occasion et de le lui apporter en un lieu convenu d’avance. C’est bien cela, Léon Aristarkhovitch ?

Le comte Khroutski était assis dans un coin, sur un tabouret bancal et, vu sa souplesse et son agilité hors du commun, il était attaché par une chaîne à un poêle de fonte poussiéreux. Complètement remis, il était assis avec décontraction, croisant ses jambes revêtues d’étroits pantalons de toile noire, et seul le linge gris dont on avait enveloppé sa tête meurtrie témoignait de la malencontreuse chute de Son Excellence. Le bonnet chinois en velours traînait par terre, et le comte avait entièrement déboutonné sa veste d’étoffe noire, de sorte qu’étaient dénudés non seulement son torse, mais aussi son ventre plat et musclé, ce qui apparemment ne le gênait aucunement.

— C’est la pure vérité, Eraste Pétrovitch, répondit le prévenu, examinant avec intérêt le conseiller de cour. Fan ne savait rien. Je lui ai dit que le chapelet m’appartenait et que vous me l’aviez extorqué par la ruse. C’est un brave et inoffensif vieillard, en outre excellent connaisseur de la cuisine classique du Sichuan.

— Mais c’est quoi, ce chapelet, Votre Excellence ? ne put s’empêcher de demander l’inspecteur. Quelle valeur particulière peuvent avoir ces cailloux pour qu’ils vous aient entraîné jusqu’à de telles extrémités ? Vous avez transformé Priakhine en chair à pâté, vous avez failli nous tuer, monsieur Fandorine et moi, ce qui va vous valoir une vingtaine d’années de bagne ! Pour quelle raison ?

En guise de réponse, Khroutski regarda Eraste Pétrovitch dans les yeux d’un air interrogateur, comme s’il cherchait à savoir ce que celui-ci savait.

— Cela est difficile à expliquer, Makar Nilovitch, dit le fonctionnaire chargé des missions spéciales. Ce chapelet appartenait à un s-sage chinois qui vécut il y a des siècles. On l’appelait Tié Kouan Tseu. En tout cas, Léon Aristarkhovitch est convaincu que ce chapelet est effectivement le sien. Bien que Tié Kouan Tseu n’ait sans doute jamais existé et que l’histoire du chapelet de jade ne soit rien d’autre qu’une légende.

— Bravo, Fandorine, je vous avais sous-estimé, murmura le comte, puis, à haute voix, il ajouta : A cela près que Tié Kouan Tseu a existé et que ce chapelet est effectivement le sien.