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Eraste Pétrovitch écarta les mains :

— Je ne suis pas expert en légendes taoïstes et je n’irai pas polémiquer avec vous sur ce sujet. Ensuite, nous ne sommes pas là pour une dispute de spécialistes, mais pour une tout autre raison. Lorsque j’ai lu sur l’une des perles l’idéogramme « tié » à demi effacé, m’est aussitôt revenu à l’esprit le mythe du magicien de Taishan, dont le nom commence par ce même signe. J’ai fouillé dans un recueil tang de nouvelles sur les traditions magiques des temps anciens et j’ai compris en quoi ces modestes perles pouvaient être précieuses pour un homme obsédé par une certaine idée folle. Je me suis trompé sur un seul point : j’étais sûr que le criminel était chinois. Il eût fallu avoir également en tête les sinologues…

Le comte eut un sourire entendu :

— Et vous vous êtes rendu dans le quartier chinois pour pêcher votre poisson au vif, c’est bien cela ?

— Naturellement. Après tout, les Chinois ne sont pas si n-nombreux à Moscou, deux, trois mille en tout, et ils ont l’instinct grégaire. Un Européen avec un chapelet de jade dans la main, errant de bouges en gargotes, ne pouvait passer inaperçu… Dites-moi, Léon Aristarkhovitch, c’est à dessein que vous êtes venu hier au bal ? Vous saviez que j’y serais, et vous vouliez que je m’intéresse à l’assassinat de l’antiquaire. Mais pourquoi aviez-vous donc besoin de me mêler à cette histoire ? Pourquoi prendre un t-tel risque ?

— On dit de vous, Fandorine, que vous voyez ce qui est caché et que vous êtes capable de démêler n’importe quelle énigme. Je me rappelle parfaitement notre dernière conversation ; vous m’aviez alors donné l’impression d’un homme exceptionnellement perspicace et observateur…

— Et vous vous êtes dit que je découvrirais ce que vous ne pouviez trouver vous-même.

— Vous voyez, je disais bien que vous étiez perspicace, prononça le sinologue d’un ton mi-sérieux, mi-moqueur.

— D’accord, on a compris. Mais comment avez-vous su que j’avais réussi à t-trouver le chapelet ? Le matin, je découvre la cachette, finalement assez simple, de Priakhine, et le soir même vous tentez de me tuer.

Nebaba se mit à toussoter sans raison apparente, mais avec une telle insistance que Fandorine se tourna vers le policier.

— Vous ? C’est vous qui le lui avez dit ? Mais p-pourquoi ? Vous vouliez vérifier auprès d’un spécialiste la valeur du chapelet ? Ainsi, au sortir du magasin d’antiquités, vous vous êtes précipité chez le comte, c’est bien cela ?

— Absolument pas, répondit, gêné, Makar Nilovitch. Enfin, à vrai dire, j’en ai eu l’idée, mais cela n’a pas été nécessaire. En vous quittant, je me suis rendu au commissariat pour établir le protocole, et là, en chemin, qu’est-ce que je vois ? Son Excellence qui vient à ma rencontre. Et moi, pauvre imbécile, je suis tout content. Tiens, je me dis, c’est vraiment un coup de chance…

— En effet, un exceptionnel coup de chance, renchérit Fandorine d’un ton caustique, avant de se tourner à nouveau vers le comte. L’impatience était trop forte, n’est-ce pas, Léon Aristarkhovitch ? Vous avez tourné autour du magasin, et ensuite, bien sûr, vous avez dit au commissaire que le chapelet trouvé valait cinq roubles.

— Trois, répondit Khroutski. Trois roubles et vingt-cinq kopecks. C’est exactement pour ce prix que feu Silenti Mikhaïlovitch a acheté ce chapelet de jade il y a une semaine à un Chinois opiomane. J’ai beaucoup entendu parler et lu à propos de cet objet sacré lorsque j’ai fait mon noviciat au monastère de Chan Liang. Vingt-cinq boules de jade usées par le temps, d’un tsun de diamètre chacune, et dont l’une porte le premier idéogramme du nom de l’Eternel… Le chapelet avait disparu lors de l’invasion de la Manchourie et était considéré comme irrémédiablement perdu. Combien de fois ne me les suis-je pas imaginées, alors que j’étais assis tout là-haut dans la neige dans la position hsia ch’i ou que je cassais du tranchant de la main mes huit cent quatre-vingt-huit cannes de bambou journalières…

La voix du prévenu se fit rêveuse, ses yeux se voilèrent, ses paupières se baissèrent.

Eraste Pétrovitch attendit un court instant, puis, sans façon, interrompit les souvenirs du sinologue :

— Donc, vous allez voir chez Priakhine s’il n’y aurait pas quelque nouveauté intéressante dans son magasin, et là, vous voyez le chapelet de jade. Vous n’en croyez pas vos yeux. Frétillant de joie, vous prenez une loupe, louez le Ciel d’une telle aubaine, et cetera, et cetera. Et ensuite ?

Khroutski rouvrit les yeux et poussa un soupir.

— Oui, quand Priakhine m’a montré le chapelet et m’a demandé s’il ne l’avait pas payé trop cher, je n’ai pas su me maîtriser. Il aurait fallu hausser négligemment les épaules et le lui racheter pour cinq roubles d’un air condescendant. Mais j’ai complètement perdu la tête. Je crois même que je me suis mis à pleurer… Immédiatement, j’ai proposé cinq cents roubles à Priakhine, mais il s’est mis à rire. D’une voix tremblante d’émotion, je lui ai promis mille roubles. Il a refusé. Je suis alors passé directement à dix mille, même si, pour réunir une telle somme, il m’aurait fallu non seulement vendre ma collection mais également hypothéquer ma maison. Mais Priakhine avait déjà perdu tout sens de la mesure. Tout antiquaire nourrit ce rêve : une fois dans sa vie tomber par hasard sur une rareté d’une valeur fabuleuse. J’ai essayé de convaincre Silenti Mikhaïlovitch que cet objet n’avait aucune valeur pour personne à part moi dans toute la Russie. Il ne m’a pas cru. Il m’a dit : je ne suis pas si bête. Si vous qui n’êtes pas riche êtes prêt à me donner dix mille roubles, il y aura bien un millionnaire comme Mamontov ou Khloudov5 pour se fendre de dix fois plus… J’ai longuement réfléchi à la manière de m’y prendre pour obtenir le chapelet et, finalement, j’ai décidé de le voler. J’ai assommé le commis, fouillé la maison de fond en comble, mais je n’ai rien trouvé. Par la suite, Priakhine m’a lui-même raconté qu’on l’avait cambriolé. Le malheureux ne pouvait évidemment pas imaginer une seule seconde que le comte Khroutski était capable de brigandage…

— Inutile de poursuivre, l’interrompit Fandorine. On connaît la suite. Ne trouvant pas le chapelet, vous avez été pris d’un accès de fureur et vous avez décidé d’obtenir la relique coûte que coûte, même au p-prix du sang. Mais Priakhine s’est révélé être un dur à cuire… Mon Dieu, Léon Aristarkhovitch, vous avez fait des études, tout de même ! Comment peut-on, quel que soit l’enjeu, même pour le secret de l’immortalité, dépecer un homme vivant à coups de hache ? Sans compter qu’il est indigne d’un savant de croire à pareilles sottises.

— Votre Haute Noblesse, implora l’inspecteur. Je vous en prie, expliquez-moi de quoi il s’agit ! Quelles sottises ? Quel secret ?

— Des absurdités, fit Eraste Pétrovitch, la mine grave, en balayant l’air d’un geste irrité. Des balivernes sans aucun fondement. Selon une légende, Tié Kouan Tseu a, durant de longues années, cherché le secret de la vie éternelle, en son temps découvert par le grand Lao Tseu, qui serait parvenu à l’immortalité. Dans un livre ancien, il est écrit que Tié Kouan Tseu a atteint l’illumination, degré supérieur de la sagesse, et a vaincu la mort en égrenant un chapelet de jade. Il a vécu trois fois jusqu’à quatre-vingts ans, puis est parvenu à définitivement dépasser le seuil de l’immortalité, ce que symbolise le chiffre vingt-cinq : trois fois la longue vie, plus un.

Le comte acquiesça de la tête, regardant Fandorine avec une sincère commisération.

— La vanité de la raison et de la logique face à la grandeur de l’esprit. Mon pauvre Eraste Pétrovitch, ce que vous pouvez être aveugle ! Qu’est-ce qui vous a sauvé par deux fois d’une mort certaine, sinon la possession du chapelet du Sage ? Mais pourquoi, pourquoi est-il échu à un profane indifférent, et non à moi ?