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— Parce que, Votre Excellence, répondit sévèrement le conseiller de cour, piqué par le mot « profane », parce que vous n’avez pas assimilé ce qui est essentiel dans cette légende. Le chapelet de Tié Kouan Tseu ne peut pas tomber entre les mains d’un homme au cśur mauvais. Je crains que votre long séjour au monastère ne vous ait pas permis de percer le mystère de l’Etre ; vous avez passé beaucoup trop de temps à casser du bambou.

Derrière les fenêtres sombres, on entendit le fracas d’une calèche qui arrivait, puis une porte claqua.

— C’est monsieur le juge d’instruction, annonça l’inspecteur en se levant.

Dans la pièce, entra un homme maigre portant un pince-nez, au visage ensommeillé et à l’air hargneux.

— Serge Lemke du bureau du procureur, se présenta-t-il.

Il serra la main à Eraste Pétrovitch, s’inclina devant le prévenu et salua d’un signe de tête l’inspecteur.

— On le met où ? demanda Fandorine. A la prison de Malaïa Goubernskaïa ?

— Non, répondit le juge d’instruction en étouffant un bâillement. Toutes les cellules pour nobles y sont occupées. Je l’emmène à la prison militaire de Kroutitski. On l’interrogera là-bas. Vous venez ?

— Si vous le permettez, je vous rejoindrai un peu plus tard, répondit le fonctionnaire chargé des missions spéciales. De toute façon, le t-tableau du crime est entièrement reconstitué. En m’attendant, faites les formalités. Je n’en ai pas pour longtemps.

Les deux gardes arrivés avec le juge d’instruction conduisirent le prévenu vers la sortie.

Sur le seuil, le comte s’arrêta, se tourna vers Fandorine et demanda d’un ton suppliant :

— Vous me le laisserez regarder au moins une fois ?

Un des gardes poussa le prévenu dans le dos.

— C’est tout de même dommage. Un homme aussi savant, terminer au bagne… fit Makar Nilovitch, plein de compassion à l’égard du criminel quand la calèche se fut éloignée.

— De quel bagne parlez-vous ? le rassura Fandorine. Vous ne voyez pas que cet homme est complètement dément ? C’est l’hôpital de la prison qui attend le comte, et plus précisément le pavillon des f-fous dangereux.

Nebaba s’assit pour rédiger son rapport au commissaire concernant l’élucidation du meurtre et l’arrestation du criminel. Il soufflait, faisait furieusement grincer sa plume sur le papier, essuyait sans cesse son front cramoisi : bref, il était absorbé par sa tâche. Pendant ce temps, le fonctionnaire chargé des missions spéciales arpentait le triste bureau sans raison apparente. Il soupirait, claquait nerveusement des doigts, essayait de sonder l’obscurité à travers la fenêtre. A un moment, il ouvrit même la porte comme s’il voulait sortir, mais, levant la tête de son rapport, le policier l’en dissuada :

— Il fait nuit noire, on n’y voit goutte. Détendez-vous. Il va revenir, votre Asiate, où voulez-vous qu’il soit passé ?

Massa ne reparut qu’une heure plus tard.

— Alors ? demanda Fandorine, impatient. Pourquoi as-tu mis tout ce temps ? Tu as tout retrouvé ?

— Vingt-cinq, répondit fièrement le serviteur. Une des pelles était tombée dans une male d’eau.

Ses coudes et ses genoux étaient en effet mouillés et sales.

— Dès demain, tu les enfileras sur un double fil, ordonna Eraste Pétrovitch. Et cette saleté de bobine de la compagnie Pouziriov, tu peux la fiche en l’air. Non, tu sais quoi, donne-moi ces perles. Je les enfilerai moi-même.

Surprenant le regard interrogateur du policier, Fandorine expliqua non sans une certaine gêne :

— Que j’aie par deux fois été sauvé grâce au chapelet est une coïncidence. Pour ce qui est de l’immortalité, il s’agit bien entendu de superstition et de balivernes. Et quant à la sagesse suprême, c’est également douteux. En revanche, j’ai pu observer que, lorsque je faisais claquer le chapelet, mon esprit fonctionnait nettement mieux… Et inutile d-de me regarder comme ça.

1- Devoirs absolus.

2- Quartier de Moscou dont le centre est la place Soukharev, célèbre pour son marché aux puces. (N.d.T.)

3- Nebaba signifie littéralement « qui n’est pas une bonne femme ». (N.d.T.)

4- Revue littéraire pour le peuple. (N.d.T.)

5- Deux riches industriels, l’un mécène, l’autre collectionneur. (N.d.T.)

LA VALLÉE DU RÊVE

Cette nouvelle est dédiée

à Washington Irving

Il y a du bon à être une star

Le maître qui avait enseigné à Fandorine la science de la vie disait : « L’homme vient au monde aveugle et jusqu’à sa mort il le reste. Mais il y a trois Guides pour l’homme privé de vue : l’Esprit, la Raison et le Corps. Ils te tiendront par la manche et chacun te tirera dans son sens. Se trompera celui qui considérera l’un de ces trois Guides comme primant sur les autres. Sache quand obéir et auquel. Cela seul te gardera des erreurs et t’évitera de t’écarter du Chemin. »

Pour ce qui était de l’Esprit et de la Raison, il était plus d’une fois arrivé à Eraste Pétrovitch de s’embrouiller, ce qui lui avait valu de trébucher contre les pierres du Chemin et de se faire quelques bosses. En revanche, il avait parfaitement assimilé dans quelles situations il convenait d’obéir sans discuter au Corps, et, en ce domaine, il ne s’autorisait aucun doute. Sinon, son Chemin se serait depuis longtemps interrompu.

Tenez, c’était comme à cet instant précis. Alors que son Esprit et sa Raison s’étaient tus tandis que son Corps lui criait « Attention ! », Fandorine avait obéi immédiatement et sans la moindre hésitation : sans se retourner, il avait fait un grand bond de côté. D’autant que l’endroit était totalement désert et qu’il n’y aurait donc personne pour penser que ce gentleman à l’air si respectable était brusquement devenu fou…

Donc.

Directement de l’agence de Pinkerton, Eraste Pétrovitch était allé envoyer un télégramme à Massa (« REJOINS-MOI PAR TRAIN DE NUIT STOP DEUX COSTUMES STOP UN BLANC UN NOIR STOP ») et il était parti pour une promenade vespérale dans New York.

Il avait cheminé à l’aventure, frappant légèrement le sol de sa canne, réfléchissant au moteur à combustion interne.

Si les rues voisines de Broadway restaient tant bien que mal éclairées au gaz, les ruelles suivantes étaient tout à fait sombres, et Fandorine avait sorti sa petite torche électrique. Il suffisait d’actionner le ressort pour que la lumière s’allume. Cela éclairait, et c’était en plus un très bon entraînement pour les doigts.

Quand il avait commencé à sentir l’odeur de la mer, Eraste Pétrovitch avait compris qu’il se trouvait non loin de l’Hudson. Il avait regardé autour de lui et aperçu au loin la silhouette trapue de Battery. Ainsi ses pas l’avaient-ils porté jusqu’à la pointe de Manhattan.

Laissant derrière lui entrepôts et grues portuaires, il était arrivé au bord de l’eau et s’était accoudé au parapet.

Le soir était déjà tombé, mais le ciel gardait un arrière-goût de couchant. Au loin, sur Bedloe’s Island, telle une pièce de jeu d’échecs, s’élevait la statue de la Liberté. Sur l’une des pointes de sa couronne s’était enflammé l’ultime reflet du soleil.

C’est très beau ; cette étincelle sur la couronne parfait le paysage, avait dit la Raison. Mais, sans la statue, ce serait encore plus beau, avait objecté l’Esprit.

Au même moment, Eraste Pétrovitch avait eu la sensation (visuelle, auditive, nerveuse ? Dieu seul le savait) d’un imperceptible mouvement dans son dos. Aussitôt, son Esprit et sa Raison s’étaient tus, tandis que son Corps lui faisait faire un brusque écart.