Un sifflement agressif passa juste au-dessus de son oreille, une fraction de seconde plus tard un coup de feu éclata. Accomplissant simultanément trois actions (s’accroupissant, pivotant sur un talon et tirant son revolver de sous le pan de sa redingote), Eraste Pétrovitch parvint de justesse à éviter la seconde balle. Touché, son chapeau (et pas n’importe lequel, un haut-de-forme tel qu’il était impossible d’en trouver en Amérique et qu’il avait fait venir spécialement de Jermyn Street) alla voler dans l’eau. Par contre, il pouvait désormais voir d’où l’on tirait. La flamme avait jailli près du mur d’un hangar obscur. Le son indiquait un revolver de gros calibre, et quant au tireur, il fallait qu’il fût excellent pour faire mouche d’aussi loin. Il ne devait pas lui permettre de tirer une troisième fois, car sur fond de ciel pas encore tout à fait sombre, la silhouette de Fandorine constituait une cible trop aisée. C’est pourquoi Eraste Pétrovitch tendit sa main armée de son Hertsal et en tira les sept balles à l’aveuglette. Pour ce revolver à canon court, dont tout l’intérêt résidait dans la rapidité, la distance était bien trop grande, mais au moins il n’y eut pas de troisième tir provenant de l’obscurité.
Quand les coups de feu cessèrent de résonner dans sa tête, Fandorine (il était par terre, bras en croix) tendit l’oreille et comprit qu’il n’y avait plus personne près du hangar. Il se releva prudemment en rechargeant son barillet. D’une traite, il courut jusqu’à l’endroit d’où l’on avait tiré. Comme de juste, plus personne ne s’y trouvait.
L’homme qui avait tenté de le tuer s’était caché dans un des passages qui séparaient les divers entrepôts. Essayer de le rattraper eût été absurde, et de surcroît risqué.
Remettant les déductions à plus tard, Eraste Pétrovitch entreprit d’étudier la concentration de son tir. Le rayon de sa torche trouva, logées dans la paroi de bois, sept petites billes de plomb, le tout dans un périmètre d’un mètre, pas si mal. Mais où était la huitième ?
Il chercha longuement et finit par trouver. La balle était par terre.
Il la ramassa, l’examina.
La pointe était écrasée, comme si elle avait percuté du métal. Bizarre. Dans le mur, il n’y avait ni clous ni vis.
C’était quoi ce scintillement ?
Après l’avoir rallumée, le détective coinça sa torche sous son menton, tira une loupe de sa poche et la dirigea sur l’objet de sa curiosité.
Il faisait sombre et ce n’était pas commode, mais il put néanmoins distinguer de microscopiques particules jaunes qui scintillaient dans les fines rainures de la balle. De la dorure ?
Glissant sa trouvaille dans la poche de son étui à revolver, Eraste Pétrovitch partit à la recherche de sa canne, abandonnée en chemin, mais sa Raison, cette fois avec une certaine impatience, écarta son Corps et échafauda des hypothèses.
La première était la plus désolante.
Banale tentative de vol. Dans cette ville, il y avait beaucoup de gens pour qui la vie d’autrui ne valait pas plus d’un kopeck, ou d’un cent pour ce qui les concernait. Quelqu’un avait aperçu un dandy égaré dans un endroit perdu. Pour ne pas prendre de risques, il avait décidé de lui tirer dessus à une distance de sécurité, et ensuite de dépouiller le cadavre de tous ses objets de valeur. Eraste Pétrovitch examina cette hypothèse et la rejeta, non pas qu’elle fût invraisemblable, mais parce qu’elle n’offrait aucune perspective. Les hasards ne se prêtent pas au calcul, en tout cas dans le domaine de la criminalistique.
Seconde hypothèse : l’agression pouvait être liée à la commande tout récemment reçue de Pinkerton. Cependant, après réflexion, Fandorine élimina également cette hypothèse. En fait, il n’avait pas encore reçu de mission à proprement parler. Ce qu’attendait le client n’était pas clair et il ne rimerait peut-être à rien de s’attaquer à cette affaire. C’est d’ailleurs ce qu’il avait dit à mister Pinkerton.
Non, ça ne collait pas.
En conséquence, il ne restait plus que la troisième hypothèse : la vengeance du docteur Lind, mystérieux chef d’une puissante organisation dont les gardiens de la loi ne savaient pour le moment que très peu de chose.
Un mois plus tôt, Eraste Pétrovitch avait déjoué le hold-up de la banque Eastern United. Pour sa part, il avait considéré l’opération comme un échec dans la mesure où une fusillade avait eu lieu et où des gens qu’il aurait fallu arrêter étaient morts, tandis que le principal malfaiteur s’était enfui. Cependant, le docteur Lind, qui n’avait pas l’habitude des échecs, continuait apparemment de remâcher sa rancune. En l’occurrence, on pouvait dire merci aux journaux. Ils avaient claironné à travers le pays tout entier que l’héroïque mister Fandorin (ils écrivaient parfois Fendorin quand ce n’était pas Fundoreen) avait à lui tout seul couvert de honte le roi du crime. De modeste auditeur libre à la faculté de génie mécanique, arrondissant de temps à autre ses fins de mois avec des enquêtes privées, Eraste Pétrovitch s’était brusquement mué en une célébrité connue de l’Amérique entière, ou, comme cela s’appelait dans le jargon local, en une « étoile ».
Ce qui présentait peu d’avantages et beaucoup d’inconvénients.
Des collectionneurs d’autographes avaient pris l’habitude de venir au laboratoire de Newbury Street, et cela ne faisait que gêner son travail. Et d’un.
Les reporters de la presse de Boston campaient devant sa porte et l’aveuglaient avec les éclairs de magnésium de leurs flashes. Et de deux.
Sa logeuse n’avait pas tardé à relever le loyer de son appartement. Et de trois.
A sa fenêtre pointaient en permanence deux ou trois têtes de gamins, le nez écrasé contre la vitre. Et de quatre.
Et enfin, cinq : une semaine plus tôt, alors que Fandorine essayait la toute nouvelle Benz Velo qu’on venait de lui livrer de l’usine de Manchester, ses freins avaient brusquement lâché dans une descente particulièrement raide. C’était un miracle s’il était resté en vie : il avait tout juste réussi à sauter à temps, mais la merveille de la technique allemande avait fini sa course dans la rivière. Quand on l’en avait sortie, il était apparu que le câble de frein avait été sectionné. Premier signal du docteur Lind. Il était évident qu’il n’y aurait pas longtemps à attendre le second. Eh bien, il était apparemment venu sous forme de coups de feu explosant dans l’obscurité.
Dans ces conditions, la commande de Pinkerton tombait plutôt mal. Il convenait de s’occuper sérieusement du docteur : puisque, de toute façon, il ne le laisserait pas tranquille, autant prendre le taureau par les cornes.
Toutefois, il avait déjà accepté un chèque, et pas un petit. Ici, aux Etats-Unis, la gloire se traduisait immédiatement en honoraires. Le minimum était donc d’aller voir le client et de l’écouter. Eraste Pétrovitch n’avait d’ailleurs rien promis d’autre pour le moment.
Ce n’était pas la première fois qu’il collaborait avec l’Agence nationale de détectives, mais jamais encore on ne l’avait fait venir de Boston par télégramme urgent pour une rencontre en personne avec Robert Pinkerton, chef de la branche new-yorkaise de la société. Son père, le grand Allan Pinkerton, avait connu une existence pleine de dangers et d’aventures : il avait pourchassé les espions, les assassins et les voleurs, sauvé la vie du président Lincoln ; il avait bâti et développé jusqu’à la perfection un empire de l’investigation privée unique au monde. La principale qualité de ce gardien des secrets d’autrui était sa capacité à défendre les intérêts de ses clients. Sa mort, dix ans auparavant, était symbolique : Allan avait trébuché dans la rue, était tombé en se mordant la langue… si cruellement que la gangrène s’y était mise. La mort la mieux appropriée qui fût pour un homme qui savait comme personne garder sa langue.