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L’affaire avait été reprise par ses deux fils : William dirigeait la filiale de la côte Ouest, basée à Chicago ; Robert était directeur de celle de la côte Est, située à New York. Les frères employaient deux mille agents titulaires et quelques milliers de « réservistes », éparpillés non seulement à travers tous les Etats-Unis, mais également toutes les villes clés de la planète.

Dès que Fandorine s’était présenté au quartier général de l’Agence, un imposant bâtiment de quatre étages sur Broadway, il avait été conduit auprès du grand manitou.

Robert Pinkerton, un moustachu au regard calme et pesant, s’était levé pour accueillir son visiteur : un signe de respect non négligeable. Il lui avait serré vigoureusement la main, son visage figé avait même tenté (quoique sans grand succès) d’esquisser un sourire, ce qui était déjà proprement inouï.

Apparemment, mes actions ont fortement grimpé, pensa alors Eraste Pétrovitch en s’asseyant dans le fauteuil réservé aux hôtes de marque et en prenant un cigare. Depuis le mur, enchâssé dans un cadre d’or, l’śil grand ouvert emblème des Pinkerton le regardait ; au-dessous on pouvait lire la devise : « Nous ne dormons jamais. »

Et, de fait, les yeux du directeur étaient rouges et gonflés. Mauvaise digestion, insomnie, conscience tourmentée, problèmes familiaux, plus poumons malades, diagnostiqua Fandorine d’après la physionomie du grand homme que jusqu’alors il n’avait aperçu que de loin.

Pour expliquer cette convocation urgente, une seule éventualité s’imposait : le docteur Lind avait refait des siennes.

Mais ce fut de tout autre chose que se mit à parler Pinkerton :

— Mister Fendorin, je sais que notre responsable de la division chargée des clients particulièrement importants vous a déjà proposé un travail permanent et que vous avez refusé.

Eraste Pétrovitch répondit poliment :

— J’ai en mon temps travaillé dans une grosse… organisation, dit-il, hésitant sur le terme adéquat. Mais désormais, j’ai l’absolue c-conviction que la vie de « franc-tireur » me convient mieux. Sans compter que ma principale sphère d’intérêt n’est pas la criminalistique mais le génie mécanique.

Le directeur jeta un coup d’śil au papier posé devant lui.

— On m’a préparé une note d’information. Vous étiez général de brigade dans la police russe et receviez une rétribution annuelle qui, en dollars, donne ceci.

Il écrivit sur la feuille un nombre se terminant par trois zéros et le montra à son interlocuteur. Les informations de mister Pinkerton étaient parfaitement exactes.

— Premièrement, je vous propose ça. (Le crayon ajouta un nouveau zéro à la somme précédente.) Et deuxièmement, je vous offre la place de l’homme qui n’a pas su vous engager à temps. En d’autres termes, vous deviendrez chef d’une des principales divisions de notre société… Un général de division, en quelque sorte.

— Je vous remercie pour cette flatteuse proposition, mais non, répondit Fandorine en s’inclinant légèrement. Ma liberté m’est plus précieuse.

Pinkerton ne perdit pas de temps à essayer de le convaincre. Il regarda son hôte d’un śil inquisiteur, poussa un soupir et ramena vers lui une autre feuille de papier ornée d’un monogramme en forme d’étoile lumineuse à cinq branches.

— Dommage. Dans ce cas, je vous transmets simplement cette lettre. Agissez comme bon vous semblera.

Avec un évident regret, le directeur tendit la feuille.

La lettre était assez courte. Eraste Pétrovitch en parcourut les lignes, s’attardant un bref instant sur la large écriture, puis il posa sur le maître des lieux un regard interrogateur.

— Il est écrit ici « pour une affaire délicate et mystérieuse ». Que cela signifie-t-il ?

— Je n’en ai aucune idée. Mais l’enveloppe contenait un billet de train dans un coupé de première et un chèque à votre nom. (Mister Pinkerton lui tendit également deux billets de banque.) D’après moi, c’est une assez jolie somme pour voyager confortablement jusqu’à Cheyenne et simplement écouter parler ce gentleman. Je vous dirai seulement que le colonel Maurice Star est l’un des plus riches propriétaires de mines de tout l’Ouest. Vous pourrez exiger n’importe quelle rémunération. Je dis bien n’importe laquelle. Vous comprenez ?

— Pourquoi a-t-il demandé que l’on fasse appel à moi personnellement et ne s’est-il pas simplement adressé à votre agence ?

— J’aimerais bien le savoir, prononça le directeur avec amertume. Le battage de la presse est une bonne affaire, mais les journaux ne parlent de vous que depuis un mois, alors que cela fait quarante ans que nous dépensons des tonnes d’argent pour la publicité.

Soudain, dans les yeux de Pinkerton passa une étincelle.

— Mister Fendorin, je connais vos exceptionnelles capacités, mais dites-moi, avez-vous jamais eu l’occasion d’aller dans le Far West ? Tout y est très différent d’ici. Un homme de la ville ne peut pas s’en sortir sans l’aide d’un spécialiste local. Dans ces contrées aussi nous avons des représentants qui connaissent parfaitement l’Ouest. Ils vous aideraient volontiers…

— Sir, il m’a été donné de mener des enquêtes à l’ouest, à l’est et dans toutes les autres parties du monde, assura Eraste Pétrovitch à son interlocuteur.

— Néanmoins, voici une lettre de recommandation. Si vous avez besoin d’aide ou bien de consulter un spécialiste, je vous en prie, n’hésitez pas à vous adresser à n’importe laquelle de nos filiales. En tant qu’une de mes connaissances personnelles, vous y serez servi à un tarif avantageux.

A la deuxième tentative, mister Pinkerton réussit plus ou moins à sourire, et il raccompagna son visiteur jusqu’à la porte.

Cela avait tout de même du bon d’être une star.

Le costume blanc

Jusqu’à l’arrivée à la gare de Cheyenne, Fandorine aurait été prêt à parier qu’aucun moyen de transport terrestre ne pouvait et ne pourrait jamais surpasser en luxe un wagon Pullman. Personnel attentif sans être importun ; fauteuil d’un confort inégalé se transformant en lit pour la nuit ; cabinet de toilette privé, fumoir et, enfin, restaurant tout à fait correct. Même en Russie, pays des longs périples en train, il n’avait rencontré semblable confort.

Mais à Cheyenne, capitale de l’Etat nouvellement constitué du Wyoming, Fandorine dut revoir sa conception de ce qu’était le véritable luxe sur roues.

Le colonel Star, dont la signature figurait sur la lettre et le chèque, n’avait pu venir accueillir le détective, étant retenu par des affaires urgentes, mais il avait envoyé son steward personnel chargé de transmettre toutes ses excuses et d’inviter mister Fendorin à prendre un train local qui les amènerait lui et son adjoint à Crooktown, ville principale du comté de Crook, là où précisément se trouvait le bureau central du magnat.

En changeant de quai, Eraste Pétrovitch s’attendait à découvrir quelque chose comme un train de banlieue avec une locomotive de faible puissance, tirant deux ou trois wagons en planches. C’est exactement ainsi, d’ailleurs, que se présenta le train assurant la ligne Cheyenne – Crooktown. A une différence près toutefois : à l’avant du wagon postal et des voitures de passagers (effectivement très modestes), immédiatement derrière la locomotive, était attelé quelque chose d’inimaginable : un véritable hôtel particulier roulant, tout de laque et de chromes rutilants, pur chef-d’śuvre de l’art ferroviaire. Rideaux de brocart aux fenêtres, lampes de cristal, épais tapis sur le marchepied, et, s’étendant sur toute la longueur de la paroi, sous une étoile scintillante d’or, cette inscription, également en lettres d’or : Maurice Star of Crooktown.