Cette merveille, et le steward qui allait avec, avait été mise à la pleine et entière disposition du célèbre visiteur.
— Maître, occupons-nous de cette affaire, dit Massa, prenant la plus légère des valises (l’obligeant steward se chargea des deux autres). On voit tout de suite que le client est un homme très respectable et très courtois.
En entrant à l’intérieur, le Japonais laissa tomber sa petite valise, écarquilla les yeux et bredouilla en russe :
— Nom d’un sien…
A vrai dire, même Eraste Pétrovitch en resta baba.
Dans le premier salon, les murs étaient entièrement recouverts de miroirs, les divans étaient habillés de velours et le sol était en parquet marqueté. Suivait la salle à manger, où la table était déjà dressée avec une argenterie aveuglante tant elle était polie. Aux murs pendaient des tableaux de petits maîtres hollandais – authentiques, jugea immédiatement l’śil avisé de Fandorine.
— Quand souhaiterez-vous que l’on serve le lunch, sir ? s’enquit le steward.
— Reïta, reïta1 ! implora avec volupté Massa, qui venait d’apercevoir la pièce suivante. Maître, vous prendrez un bain ?
Au milieu d’une vaste pièce, se dressait une immense coupe de bronze montée sur un piédestal de marbre en forme de pattes de lion. A en juger par la vapeur qui s’en élevait, elle avait été remplie il y a peu, et l’eau était brûlante.
Eraste Pétrovitch se contenta de secouer la tête.
— Non, je vais p-plutôt jeter un coup d’śil aux journaux.
Il ne lui avait pas échappé que, sur la table basse du salon, avait été préparée la presse du jour.
— Dans ce cas, moi j’en prends un.
Massa commença immédiatement à se déshabiller. Fandorine pour sa part s’approcha de la fenêtre et entreprit d’observer les voyageurs installés dans le wagon voisin.
Des gens ordinaires, sans rien de particulier. Qu’ils lorgnent du côté de la fenêtre et du dandy en costume blanc était parfaitement naturel. Eraste Pétrovitch nota toutefois deux choses étonnantes : très peu de femmes figuraient parmi les passagers, et les hommes étaient presque tous armés – au minimum d’un revolver, de fusils dans les autres cas. Curieux. Les journaux écrivaient pourtant qu’il n’y avait plus d’échauffourées avec les Peaux-Rouges dans ces contrées. Les Cheyennes, les Sioux, les féroces Shoshones avaient depuis bien longtemps enterré la hache de guerre et demeuraient paisiblement dans leurs réserves.
Une cloche retentit. La locomotive siffla avec impatience.
Voilà, on était parti.
Regardant cette steppe vert-jaune que les Américains appellent « prairie », ce n’était pas au colonel Star et à sa « mystérieuse affaire » que songeait Eraste Pétrovitch mais au progrès technique.
Il y avait encore un quart de siècle, les colons qui se déplaçaient en direction de l’océan Pacifique devaient traverser en chariot ces étendues infinies, avalant la poussière, souffrant d’impensables privations, risquant à chaque instant d’y laisser leur scalp. Or, ce périlleux voyage de plusieurs mois pour aller d’un océan à l’autre s’était aujourd’hui réduit à quelque cinq jours, qu’en outre l’on pouvait passer confortablement à lire un livre ou à réfléchir à l’éternité. Le principal sens du progrès n’était pas dans les commodités ni même la sécurité. Le développement de la civilisation donnait à l’homme la possibilité de concentrer son énergie spirituelle non plus sur les humiliantes difficultés de l’existence mais sur son sens profond.
La ligne passait par de douces collines entièrement couvertes d’herbe, et le train semblait se balancer au gré des vagues indolentes de l’océan. Au-delà, à l’horizon, la steppe se cabrait, se ridait en monts verdoyants qui donnaient l’impression d’un gigantesque tsunami s’approchant. C’était quelque part là-bas, au pied de cette montagne, que se trouvait Crooktown.
Avant de s’asseoir pour lire la presse, Eraste Pétrovitch jeta un coup d’śil dans la salle de bains pour voir comment allait Massa.
Massa allait à merveille. A travers les fenêtres entrouvertes soufflait un petit vent frais, le steward était en train de servir une tisane, tandis que le Japonais, aux anges, se prélassait dans la baignoire et braillait sa chanson préférée sur le samouraï ivrogne du clan Kuroda.
Au salon, Fandorine s’attarda un instant devant son reflet. Décidément, son costume blanc valait bien son prix. Mister Lancetti, le tailleur de Cambridge Street, avait tout l’avenir devant lui.
La première page du New York Times était consacrée à un incendie ravageur qui s’était produit dans l’Etat du Minnesota. Dans ce pays, tout était gigantesque et défiait l’imagination. Eraste Pétrovitch essaya de se représenter une tornade de feu de quatre miles de haut et vingt de large, se déplaçant à la vitesse du vent. Cinq villes avaient été réduites en cendres. Dans la bourgade de Hinckley étaient morts tous ceux qui n’avaient pas eu la présence d’esprit de se réfugier dans un puits ou dans la rivière. Un héroïque conducteur de locomotive, au risque d’être brûlé vif, avait fait entrer son train dans Skunk Lake en feu et sorti trois cents personnes de la fournaise.
A la rubrique étrangère, on parlait beaucoup de la Russie – comme toujours, en mal.
Une épidémie de choléra frappait les provinces polonaises.
L’empereur se mourait à Livadia, il ne tiendrait pas plus d’un mois. Lui succéderait le « kronprinz » Nicolas, dont tout le monde disait qu’il était trop jeune et inexpérimenté. Le tsar avait promis d’apprendre à son fils le métier de souverain quand celui-ci atteindrait la trentaine, de sorte que Nicolas était un demi-ignare, vu qu’il n’avait que vingt-six ans.
L’anarchiste russe Ungern-Sternberg, recherché par les polices de plusieurs pays européens pour des dynamitages dans des lieux publics, n’était finalement pas un révolutionnaire mais un provocateur et un agent de la police secrète russe. Son but : susciter sur le continent une hystérie antirévolutionnaire afin que les puissances européennes livrent les émigrés à la justice russe selon une procédure simplifiée.
Mais plus inquiétantes que tout étaient les nouvelles venant d’Extrême-Orient. La Russie avait décidé de se mêler du conflit sino-japonais et d’envoyer deux cuirassés à Port-Arthur afin de ne pas laisser les soldats du mikado pénétrer dans ce lieu stratégiquement important. Ah, ils en faisaient de belles, les petits malins de Saint-Pétersbourg ! Ils ne voyaient pas dans quel pétrin ils étaient en train de se fourrer…
Un grand bruit retentit, comme si un bocal ou une bouteille avait explosé.
Le journal, sur les genoux de Fandorine, se couvrit d’éclats de verre.
Un grondement, un craquement, le hurlement éperdu de la sirène… et tout cela en même temps.
Eraste Pétrovitch leva les yeux et vit, en plein milieu de la fenêtre, un trou d’où partait tout un réseau de fissures.
Immédiatement, un second apparut, puis un troisième, et la vitre sauta de son cadre, tombant sur le sol dans un tintement cristallin.
On n’entendait pas les coups de feu, car tous les bruits étaient couverts par le rugissement de la locomotive.
Fandorine bondit et se rua vers la fenêtre.
Il vit que, parallèlement au train, des cavaliers au teint noir et portant de larges chapeaux galopaient tout en tirant des coups de fusil sur le wagon.
Sur sa joue, il sentit comme une langue de feu : une balle venait de passer à un demi-pouce de son visage. Eraste Pétrovitch se jeta à plat ventre sur le tapis.
Dans sa tête affluèrent des bribes de pensées.