Quelle était cette diablerie ? Qui étaient ces hommes ? Que voulaient-ils ? S’il s’agissait d’Indiens, pourquoi portaient-ils des chapeaux ? Et puis, les Indiens avaient la peau cuivrée alors que ceux-là avaient la peau anthracite ! Des Nègres ou quoi ?
Il roula sur le sol jusqu’à la fenêtre voisine, intacte, celle-ci. Il se releva pour y jeter un coup d’śil.
Pas question de Nègres. Ces hommes avaient simplement la partie inférieure du visage dissimulée sous un foulard noir.
Des pilleurs de trains, voilà ce qu’ils étaient. Les journaux parlaient souvent de ces brigands. Ils arrêtaient un convoi, détroussaient les voyageurs, faisaient sauter le wagon postal à la dynamite et repartaient dans la prairie. Essayez donc ensuite de les retrouver !
Les cavaliers – ils étaient bien une douzaine – étaient à la hauteur du wagon. Ils avançaient plus vite que le train, et en plus la maudite locomotive se mit à ralentir au moment le moins approprié.
Devant, dépassant tous les autres, galopait un homme juché sur un grand cheval blanc. Apercevant un passager à la fenêtre, le brigand tira un coup de fusil. Fandorine eut à peine le temps de se projeter en arrière.
Les balles ravageaient tout : les miroirs volèrent bruyamment en éclats, le vase chinois qui trônait sur la table basse explosa, les ressorts du divan émirent un piaulement plaintif. Se déplaçant tantôt par bonds, tantôt à quatre pattes, Eraste Pétrovitch parvint dans la salle à manger. S’y déchaînait une sorte de bacchanale destructrice. A ses pieds vint échoir un tableau arraché de son clou. La table était couverte d’éclats de vaisselle ; de la théière percée de part en part par une balle, l’eau s’écoulait au milieu de jets de vapeur.
Encore un petit saut, et Fandorine se retrouva dans la salle de bains, d’où provenaient d’étranges bruits, ressemblant plus ou moins à la sonnerie de l’angélus : ding ! ding !
A terre, les bras en croix, le steward était étendu, immobile. Son plastron empesé était rouge d’une multitude de taches de sang.
Pas de Japonais en vue.
— Massa ! cria désespérément Fandorine. Tu es vivant ?
— Je suis ici, maître.
De la baignoire une tête coiffée en brosse émergea, pour aussitôt se recacher, car une balle venait à nouveau de percuter le bronze : ding !
— Où as-tu fourré le sac de voyage ? J’ai mon revolver dedans !
A vrai dire, en quoi le Herstal pouvait-il lui être utile dans une telle situation ? Il était trop loin pour un tir de précision et, de toute façon, comment viser quand on était secoué en permanence ?
Quant au train, au lieu d’augmenter sa vitesse pour se détacher de ses assaillants, il avançait de plus en plus lentement.
Le cavalier de tête menaçait le machiniste du poing, ce à quoi la locomotive répondait par un grincement apeuré de ses freins.
— Ça ne se passera pas comme ça, marmonna Fandorine, grimaçant au bruit de la balle ricochant sur la baignoire. Massa, trouve une arme digne de ce nom ! Dans la voiture voisine il y a des fusils.
Le Japonais sauta lestement de sa coupe de bronze, non sans éclabousser son maître au passage, et, rond et souple comme un ballon, il traversa la salle à manger.
Fandorine se rua dans la direction opposée, vers la locomotive.
Alors qu’il sortait du wagon, un copeau d’acajou arraché à la porte par un coup de feu se planta dans son cou. Ayant arraché l’écharde et effleuré avec dépit son faux col taché de sang, Eraste Pétrovitch calcula la distance qui le séparait de la cabine du machiniste.
Il devait franchir le tender rempli de charbon : une dizaine de yards tout au plus. Mais ramper dans le charbon en costume Lancetti, c’était vraiment rageant !
Une nouvelle balle suivie d’une pluie de verre provenant d’une lanterne brisée mit fin aux hésitations du dandy. Le cavalier au cheval blanc lui tirait dessus avec sa Winchester, tout en longeant au grand trot le remblai de la voie ferrée.
Eraste Pétrovitch plongea dans la poussière de charbon tel un gardon dans la rivière. Les parois métalliques du tender constituaient un abri idéal.
Les coudes et les genoux meurtris par les morceaux d’anthracite, Fandorine atteignit en une demi-minute la cabine et, jurant comme un charretier, sauta avec un grand fracas sur le sol de fonte, juste derrière le machiniste et le chauffeur.
Ces derniers se mirent à hurler de frayeur et, dans un bel ensemble, mirent les mains en l’air.
— Ne tirez pas ! cria d’une voix éraillée le chauffeur au visage noir de charbon. On freine, mais ça ne s’arrête pas si vite que ça !
— C’est moi qui vais te freiner, oui ! rugit Eraste Pétrovitch, pas moins noir que le chauffeur. Et maintenant, à toute vapeur !
Il aperçut un étui au côté du chauffeur et en tira le revolver – par chance une arme à long canon.
Le chauffeur, remonté comme une horloge, entreprit de jeter du charbon dans la chaudière ; le machiniste pesa de tout son poids sur le levier, et tel un cheval qui se rétablit après avoir trébuché, le train s’élança en avant.
Penché à l’extérieur, Fandorine visa le plus proche des brigands. Celui-ci se courba pour s’abriter derrière le col de son cheval. Le coup partit… Manqué ! Le tir suivant rata également sa cible. Maudits cahots !
Eraste Pétrovitch serra la crosse à deux mains.
Arrachant la porte et se retrouvant à l’intérieur de la voiture, Massa vit tous les voyageurs allongés par terre, les mains sur la tête. Personne n’essayait même de riposter. Apparemment, c’était la raison pour laquelle les bandits ne tiraient pas ici. En tout cas, toutes les vitres étaient intactes.
En revanche, les gens braillaient comme si on les avait déjà tous criblés de balles et qu’on fût sur le point de les achever.
Massa ne connaissait pas très bien la langue des Américains – les gens de ce pays parlaient comme s’ils avaient en permanence dans la bouche de la bouillie de patate douce – et ne distinguait que les mots « Black Scarfs ! Black Scarfs ! 2 », répétés sur tous les tons.
C’était clair. Il était question des brigands, qui enveloppaient leur visage de noir.
Il y eut aussi une femme (vieille et laide) qui, se tournant et voyant Massa nu, cria : « Injuns ! »
Pauvre gourde, elle était incapable de faire la différence entre un Indien et un Japonais. Mais, pour l’heure, le valet de chambre de Fandorine avait mieux à faire que s’attarder à ces idioties.
Dans la main d’un passager en train de se faufiler sous une banquette, il aperçut une Winchester, dont il essaya immédiatement de s’emparer.
— Je vous prie de m’excuser, mais j’en ai vraiment besoin.
L’autre, têtu, se cramponna à son arme.
— Don’t ! Please ! They’ll kill us all !
Son visage était blanc, ses lèvres tremblaient. Il fallut le frapper par deux fois avant qu’il lâche prise.
Le second fusil (un Remington de bon calibre) fut découvert sur l’étagère à bagages, avec sa cartouchière à côté.
Armé, Massa sauta de la voiture sur la plate-forme d’attelage et tira en même temps des deux mains. Ce fut une erreur. Premièrement, il ne toucha personne, deuxièmement, la force du recul manqua le faire basculer sur le talus.
Il abandonna un instant le lourd Remington, s’obligeant à ne pas penser aux balles qui sifflaient tout autour, et mit en joue la Winchester. Le plus important était de se fondre avec le wagon, d’avoir l’impression de ne faire qu’un avec lui.
Il suivit un des cavaliers avec son canon, comme à la chasse au canard. Il appuya doucement sur la détente.
Un très bon tir : le cheval continua de galoper, tandis que l’homme au foulard noir roulait dans l’herbe.
Et maintenant, voyons ce que valait le Remington.