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Le train eut un sursaut et se mit à accélérer. Les cavaliers parurent d’abord se figer sur place, puis ils se laissèrent prendre de vitesse. Il était facile de les viser.

Pan !

Sacré recul ! En revanche, le bandit s’effondra en même temps que sa monture. C’était drôlement bien de tirer avec un calibre 50.

L’śil du Japonais fut attiré par l’homme au cheval blanc. Mais là, Massa se précipita un peu trop : il fit seulement voler son chapeau.

Puis il n’y eut plus sur qui tirer.

Le cavalier dépouillé de son chapeau tira sur les rênes, faisant se cabrer son cheval blanc, cria quelque chose, fit un grand geste de la main, et tous les autres, comme un seul homme, tournèrent bride. Le train lancé à grande vitesse se détacha instantanément de la bande.

— Bloody hell ! s’exclama le chauffeur en sortant de sa poche une bouteille et en buvant avidement au goulot. Je n’y crois pas… On les a semés !

Le machiniste se pencha craintivement, regardant par-dessus l’épaule de Fandorine.

— Le c-cran de mire est esquinté, dit Eraste Pétrovitch en lui rendant son colt, mécontent d’avoir manqué ses cibles. Qui étaient ces gens ?

— La bande des Foulards noirs. Le mois dernier, ils ont dévalisé l’express United Transcontinental. Ils ont tué l’employé du wagon postal et pris un sac de pièces en argent. On raconte qu’ils ne dévoilent jamais leur visage, même entre eux.

Dans la voix du cheminot perçait un mélange de crainte et d’admiration.

— Si cela est vrai, c’est sans doute qu’ils sont t-très jeunes. Ils font leurs intéressants. (Fandorine haussa les épaules.) Se cacher en permanence sous un foulard, ce doit être très lassant.

— Et alors, même s’ils sont jeunes, qu’est-ce que ça change ? Billy the Kid n’a vécu que jusqu’à vingt ans et cela ne l’a pas empêché de zigouiller vingt personnes. Et le grand Jesse James a commis son premier carnage alors qu’il avait à peine dix-sept ans. (Le machiniste prit la bouteille des mains du chauffeur et but à son tour une gorgée.) Pouah ! C’est une vraie saloperie que tu bois là ! Les jeunes bandits, ce sont les plus dangereux. Ils n’ont rien dans le crâne. Ils se fichent de la mort. Que ce soit celle des autres ou la leur.

— La question n’est pas là, boss, objecta le chauffeur. Tout ça, c’est à cause de cette histoire de photographies. Les fameux cambrioleurs Sundance Kid, Butch Cassidy et leurs copains se sont fait photographier dans un atelier, pour avoir un souvenir, et maintenant, d’après cette image, ils sont recherchés par tous les shérifs et « pinks » de l’Etat du Wyoming. Une bonne leçon pour les businessmen de grand chemin : ne montre pas ta gueule si tu tiens à ta peau.

La voie vira brusquement en contournant une colline et l’on put voir l’ensemble du convoi, au demeurant assez réduit. Sur la plate-forme séparant le wagon de voyageurs et la voiture-salon, Massa, tout nu, se penchait et faisait signe de la main.

— S-stupéfiant, marmonna Eraste Pétrovitch.

— Qu’on soit vivants ? Ça, on peut le dire. Allez, sir, buvez donc un coup.

Le chauffeur fourra sa bouteille entre les mains de Fandorine. Il était impossible d’offenser le brave homme, même si du goulot émanait une odeur de tord-boyaux le plus élémentaire.

Eraste Pétrovitch fit mine de boire, tout en ne quittant pas le convoi des yeux.

Le wagon des passagers et le wagon postal étaient intacts, sans le moindre impact de balles. La merveilleuse voiture-salon en revanche ressemblait à une passoire dorée. Elle était percée de partout.

Le colonel Star

Ce fut dans la locomotive qu’il continua jusqu’à Crooktown. Il n’avait vraiment pas envie de retourner dans la voiture-salon ravagée par la fusillade et où gisait le cadavre du malheureux steward. En outre, la discussion avec l’équipe de conduite de la locomotive enrichit Eraste Pétrovitch d’un certain nombre d’informations utiles.

Ainsi, il apprit que Crooktown était le dernier rempart de la civilisation. La ville avait été baptisée ainsi en l’honneur du célèbre général Crook, vainqueur des Indiens. La voie de chemin de fer s’arrêtait là ; au-delà, il n’y avait plus que des montagnes au pied desquelles étaient disséminées de minuscules bourgades sans loi ni ordre, et dont les habitants valaient à peine mieux que les sauvages à la peau rouge. Sauf cas d’extrême nécessité, les gens normaux ne mettaient pas les pieds dans ces endroits-là.

De son client potentiel, Maurice Star, les cheminots parlaient avec grand respect. L’homme était immensément riche, mille personnes travaillaient pour lui, et tous étaient satisfaits : il nourrissait bien, payait bien. Un vrai gentleman. S’il l’avait désiré, il serait devenu gouverneur, mais il ne le voulait pas, parce qu’il était toujours en déplacement : dans les Black Hills, où il possédait des mines de charbon et d’or, dans les Rocheuses, où il exploitait des filons d’argent.

Occupé à converser, le reste du voyage passa inaperçu. Une seule fois Massa se montra, toujours dans le plus simple appareil pour ne pas tacher ses habits de charbon. Il apporta une bouteille de vin et un superbe jambon, dont un côté avait été légèrement éclaboussé par le sang du défunt steward. Eraste Pétrovitch renonça à la régalade, mais pas les cheminots qui, indifférents, enlevèrent le bout maculé avec leur couteau et mangèrent avec appétit.

Enfin, devant, se profila un énorme panneau avec cette fière inscription : LA PLUS GRANDE CAPITALE DU COMTÉ DE WYOMING. 2132 HABITANTS. Au-delà, apparaissaient les premières maisons et la gare.

Sur le quai, une foule énorme attendait. Apparemment, toute la population de « la plus grande capitale » était là. Le postier du train avait profité d’un arrêt à une petite gare pour envoyer un télégramme informant de l’attaque du train, et les habitants de Crooktown avaient rappliqué en masse pour contempler les dégâts.

— On est accueillis comme des héros, fit remarquer le machiniste.

Ce disant, il se redressa, enfila une redingote par-dessus sa combinaison, sortit de la poche une chaîne de montre.

N’ayant pas de quoi se faire beau, le chauffeur se contenta de lisser sa moustache et d’incliner sur l’oreille son chapeau crasseux.

— Mister Star s’est déplacé en personne. Qu’il admire donc ce que les Foulards noirs ont fait de son beau wagon. Là, c’est le maire que vous regardez, le colonel est là-bas, à l’écart de tout le monde, vous le voyez ?

Autour de l’homme que le chauffeur pointait de son doigt noir, était effectivement maintenue une distance respectueuse, que celui-ci toutefois ne semblait pas remarquer.

Grand, maigre, avec une barbichette poivre et sel, Maurice Star était le portrait craché de l’Oncle Sam, les lunettes en plus. Ses longs bras croisés, il examina avec attention son wagon défiguré, sans même jeter un regard à Fandorine. On pouvait le comprendre. A qui aurait-il pu venir à l’esprit que l’épouvantail tout charbonné qui se dressait sur le marchepied de la locomotive était le fameux détective de Boston ?

Par contre, Massa, qui venait de sauter sur le quai avec une allure princière, avait eu le temps de se laver et de s’habiller. Il portait un costume à carreaux dans les tons sable, un canotier, des guêtres blanches, et tenait à la main la canne de son maître.

Le colonel se dirigea à sa rencontre avec un aimable sourire, mais brusquement s’arrêta en rajustant ses lunettes : il ne s’attendait pas à ce que « mister Fendorin » fût un Asiate.

Eraste Pétrovitch résolut la difficulté du client en s’approchant et en se présentant.

— I beg your p-pardon for this attire, ajouta-t-il avec un sourire gêné. You can see for yourself, that the final leg of my journey was not exactly a picnic3.