Après le wagon de rêve, Eraste Pétrovitch s’attendait à quelque chose de grandiose, mais la maison du magnat se révéla de dimensions modestes.
— Je suis comme Pierre le Grand, dit le colonel, amusé, surprenant le regard étonné de son hôte. Dans ma vie personnelle, je refuse le superflu. Ici, c’est Monplaisir, je m’y sens bien et à mon aise.
— Vous refusez le superflu ? Et votre voiture-salon alors ?
— Ça, c’est pour en mettre plein la vue. Quand tu arrives là-dedans à Washington, New York ou Chicago, on te prend tout de suite au sérieux. Attendez, vous n’avez pas encore vu mon carrosse. Je vous assure que c’est quelque chose. Je vous ferai la démonstration plus tard, mais en attendant, entrez, je vous en prie.
Bien que modestement meublée, la maison était astucieusement agencée et pourvue de tout le confort moderne. Qu’il y eût l’électricité, le téléphone et un appareil télégraphique n’étonna pas Fandorine, mais la présence d’une vraie douche avec eau chaude, ça oui. Surtout ici, dans l’Ouest sauvage !
Pendant que son hôte se décrassait, peaufinait sa toilette et passait des vêtements propres, le maître de maison était lui-même dans la salle de bains, de sorte que la discussion ne s’interrompit pas un seul instant.
— Comme vous avez déjà pu le remarquer, je suis avare de mon temps, et je souhaiterais donc aborder sans tarder le fond de l’affaire, avait dit Star en s’installant sur un tabouret à côté du lavabo. J’espère que vous n’êtes pas trop pudique.
Et voici ce qu’il raconta.
A trente milles de la capitale du comté, entre deux montagnes, se trouvait Dream Valley, autrement dit « la vallée du rêve ». Là, depuis déjà un quart de siècle, vivait une communauté russe. Dans l’utopie des années soixante, un important groupe de rêveurs des deux sexes était parti pour le Nouveau Monde afin d’y bâtir un paradis terrestre, selon les préceptes de Fourier et de Tchernychevski. Ces jeunes gens auraient préféré créer ce phalanstère dans leur pays natal, mais cela n’était pas sans danger. L’ombre de la forteresse Pierre-et-Paul où il serait bientôt enfermé menaçait déjà leur idole Tchernychevski, et, parmi les nihilistes, certaines têtes brûlées commençaient à évoquer sous le manteau l’assassinat du tyran. De leur côté, les futurs communards se considéraient non pas comme des destructeurs, mais comme des bâtisseurs, et ils croyaient pieusement à la « non-résistance au Mal par la violence » prônée par Tolstoï, autrement dit à la non-violence.
— Soit dit en passant, ils ont bien fait de partir. Juste à temps, fit remarquer Star. Après le coup de feu de Karakozov contre le tsar, on les aurait tous, sans faire de détail, envoyés « bâtir pacifiquement » dans un bagne sibérien.
La première colonie était composée de vingt personnes : quatorze garçons et six filles. Leur intention était de créer le noyau d’un nouveau mode de vie, fondé sur un travail sain et honnête. Sans exploitation, sans esclavage familial. Tout était en commun : la terre, le bétail, les outils de travail, les enfants. Seuls étaient possédés en propre les vêtements, les chaussures et les objets de toilette.
Comme président, ils avaient choisi un certain Kouzma Loukov. Il était le seul parmi ces jeunes citadins à s’y connaître en agriculture, car il était le fils d’un meunier et avait étudié à l’académie agricole de Pétrovsko-Razoumovskoié.
Ces utopistes avaient un peu d’argent, étant donné que certains d’entre eux appartenaient à de bonnes familles. Les colons auraient parfaitement pu acheter un terrain fertile quelque part dans une région déjà exploitée de l’Est, mais la propriété des terres étant contraire à leur conception du monde, les jeunes gens avaient pris le chemin du Far West et s’étaient installés dans le Montana, où la terre était libre et en friche.
— Le plus étonnant est qu’ils ne se soient pas fait exterminer par les Peaux-Rouges. Car il faut savoir que nos idiots n’avaient même pas d’armes. (Le colonel lissa comiquement sa barbichette.) Je ne vois qu’une explication possible : les Sioux considèrent comme indigne de s’en prendre aux faibles d’esprit.
Les fermiers de fraîche date étaient inexpérimentés et passablement empotés, mais en revanche ils étaient appliqués, et la terre qui n’avait jusqu’alors jamais connu la charrue était fertile. Leur affaire commençait à bien tourner, quand un malheur s’était abattu sur eux. Un affairiste sans scrupule, profitant de l’incurie de nos communards, acquit officiellement les terres défrichées. Il est vrai que, juridiquement, elles continuaient de n’appartenir à personne. Les adeptes de Tchernychevski n’avaient plus eu qu’à partir en abandonnant constructions et récolte sur pied. Leur situation était désespérée. C’est alors que le colonel Star, qui à cette époque connaissait déjà quelque succès comme entrepreneur, avait volé au secours de ses compatriotes.
— J’ai fait construire non loin d’ici une ligne de chemin de fer. Et j’ai aidé cette bande d’empotés à s’installer à Dream Valley. Je me suis dit : l’endroit est calme, tranquille, à l’écart de tout, personne ne viendra les embêter. Un paradis pour l’agriculture. A cette époque-là, le propriétaire aurait volontiers vendu la vallée tout entière pour des broutilles, mais rappelez-vous que nos petits malins refusaient la propriété ! (Star balaya l’air de la main, la mine affligée.) Bon, ils prirent la moitié de la vallée à bail emphytéotique. Ils commencèrent à cultiver de l’orge, à élever des moutons. Ils s’installèrent, s’acclimatèrent. Ils baptisèrent leur commune « Le Rayon de Lumière ». De Russie, vinrent les rejoindre d’autres illuminés du même genre. L’affaire allait bon train – non sans mon aide, évidemment. Ils ne sont pas arrivés à créer le paradis rationnel dont rêvait Tchernychevski, mais pour ce qui est de l’égalité et de la fraternité, ils en ont à revendre. L’argent n’a pas du tout cours au sein de la commune. Le président est le seul à sortir de temps en temps des limites de la vallée. Il part avec la production, la vend et avec l’argent récolté il achète tout ce qui est nécessaire à la ferme. Tous travaillent à égalité. Celui qui réussit mieux que les autres est particulièrement honoré : son nom est solennellement cité au cours d’une assemblée générale. Aucune récompense spéciale n’est prévue en dehors des compliments de ses camarades.
— A en juger par votre sourire et votre ton humoristique, tout n’est pas sans nuage dans la vie de vos c-communards, nota Fandorine.
Il observait le narrateur dans le miroir, tandis que son valet le rasait habilement avec un poignard japonais soigneusement aiguisé.
— Vous comprenez, il est vite apparu qu’il était infiniment plus facile de détruire les rapports d’argent que ceux liés aux sexes. Qui l’aurait cru ? (Star mima l’étonnement ingénu.) L’idée de cohabitation débarrassée des liens familiaux produisit d’assez étranges résultats. Tout d’abord, les femmes, en tant que camarades égales des hommes en droits et en devoirs, voulurent labourer la terre. Mais la force de ces frêles jeunes filles aux mains fines n’était pas adaptée. On dut revoir le système. Les femmes reçurent le statut de « maîtresse de la maison ». Les hommes vivaient tous ensemble, dans une habitation collective, tandis que chaque femme avait droit à une maison, dont elle était la maîtresse, décidant personnellement de l’agencement, du confort et des repas. Chaque travailleur choisissait librement celle des maisons dans laquelle il souhaitait se reposer et manger. Plus une maîtresse de maison recevait d’hommes, plus elle était honorée. Ce système n’impliquait aucune grivoiserie. Mais la vie est ce qu’elle est. Très vite, la saine compétition entre les femmes laissa place à une rivalité d’une tout autre nature. A savoir que, pour le choix de leur maîtresse de maison, les hommes n’étaient pas seulement guidés par les exigences de leur estomac… Rappelons qu’ils étaient tous jeunes, et qu’une commune n’est pas un monastère. Bref, en quelque temps, le Rayon de Lumière se mua en une sorte de royaume des abeilles. Chaque ruche, autrement dit chaque maison, avait sa reine, autour de laquelle tournaient plusieurs époux. Dans la vallée, les femmes ont toujours été moins nombreuses que les hommes.