Massa, qui jusqu’alors n’avait pas manifesté d’intérêt particulier pour le récit, tendit l’oreille.
— Intéléssant, dit-il, immobilisant le blaireau plein de savon au-dessus de la joue de son maître. Et ils se sont tous mis à s’entletuer ?
— Figurez-vous que non. N’oubliez pas qu’ils s’agit de gens conscients et progressistes. Tous sans exception sont des Lebeziatnikov, si vous vous rappelez ce personnage de Crime et châtiment. La jalousie et la monogamie sont strictement interdites dans la commune en tant que phénomènes socialement dangereux. Un couple qui refuse de partager son amour avec ses camarades est exclu de la commune et doit quitter définitivement la vallée. Les enfants sont l’objet des soins de tous. La mère de l’enfant est connue, mais tous les hommes se considèrent comme son père ou son frère, selon leur âge.
— Que se passe-t-il quand les enfants grandissent ? demanda Eraste Pétrovitch. Vous n’allez pas me dire qu’aucun n’a envie de s’extraire de ce… c-collectif pour découvrir le vaste monde.
— Certains le font. Mais presque tous reviennent très rapidement. Dans le vaste monde, on se retrouve seul et on a peur si l’on est habitué à ne vivre que parmi les siens.
— Et il y a beaucoup de monde dans cette c-commune ?
— Une cinquantaine d’adultes et une vingtaine d’enfants. Quoique là-bas les adultes soient aussi des enfants. Dénués d’esprit pratique, incapables de se défendre. (Le sourire du colonel s’effaça, son visage prit un air préoccupé.) Et quelqu’un a décidé de profiter de la situation. Je me suis adressé à vous parce que le Rayon de Lumière a besoin d’aide. Des bandits terrorisent nos communards. Il s’agit de cette même bande qui a essayé de dévaliser le train : les Foulards noirs. Ils sont apparus il y a peu, personne ne sait vraiment qui ils sont. Il y a quelque temps, ils ont pillé un train postal. Aujourd’hui, de nouveau, ils ont commis une agression sur la ligne de chemin de fer. On suppose que leur tanière est dans Dream Valley, mais on ne peut pas l’affirmer avec certitude.
Eraste Pétrovitch leva le menton pour permettre à Massa de nouer plus commodément sa cravate.
— Je ne comprends pas. En quoi avez-vous besoin d’un détective privé ? Pourquoi ne pas tout simplement faire appel à la police ?
— Ici nous ne sommes pas à New York ou Boston. Il n’y a pas de police au sens strict. Dans la petite ville de Splitstone voisine de la vallée, il y a le marshal, mais celui-ci est déjà incapable de ramener l’ordre sur son propre territoire. Le comté de Crook a son propre marshal fédéral, mais il n’entreprendra rien tant qu’il n’aura pas de preuves.
— Preuves de quoi ?
— Que la bande s’est effectivement installée à Dream Valley. Et là, il y a une difficulté réelle. (Star grimaça nerveusement et fit craquer ses longs doigts.) Personne ne croit que les Foulards noirs se cachent dans la vallée. Les Russes ne jouissent d’aucune confiance de la part des autorités, qui les considèrent comme des mécréants et des excentriques suspects. La situation est effectivement singulière. Vous comprenez, il y a d’autres fermiers à Dream Valley, une communauté de mormons. Non seulement ils n’ont jamais vu de bandits, mais ils sont convaincus qu’il n’y a pas l’ombre d’un Foulard noir dans la vallée.
— Mais elle est grande, cette vallée ?
— Non, et c’est bien là le problème. Trois, quatre miles d’une extrémité à l’autre. De deux choses l’une, soit ce sont les communards qui mentent, soit ce sont les mormons. Dans quel but ? Mystère. Voilà, c’est cette énigme que je voudrais que vous éclaircissiez. Si la bande terrorise effectivement nos socialistes, il faut lui faire entendre raison. En douceur… ou sinon par la force.
Eraste Pétrovitch ne réfléchit pas longtemps.
— Comment sont les relations entre Russes et mormons ?
— Exécrables. Ou plus exactement inexistantes. Les communards considèrent leur voisins comme des obscurantistes ignorants. Et, pour les mormons, les Russes sont des suppôts de Satan. Ajoutez à cela les éternelles querelles à propos de terrains litigieux.
L’affaire semblait si limpide que Fandorine se contentait de hocher régulièrement la tête. Vous parlez d’une « énigme » ! Une élémentaire équation à une inconnue, oui. Il faillit demander ironiquement : « Et il ne vous est pas venu à l’esprit que n’importe qui pouvait se nouer un foulard noir autour de la tête ? » Mais il posa une autre question :
— Mavriki Christophorovitch, quel intérêt avez-vous à vous mêler de ces chamailleries ? Vous êtes un égoïste rationnel, pas un altruiste.
Star toussota, l’air gêné.
— Oui, c’est vrai, je suis un égoïste. Je suis préoccupé de ma tranquillité personnelle. Kouzma Kouzmitch, le président, est un vrai crampon. Il m’empoisonne la vie avec ses plaintes, il ne me lâche pas. « Aidez-moi, sauvez-nous, tout notre espoir est en vous. » A sa façon, il a raison. C’est moi qui leur ai trouvé cette vallée, qui les ai aidés à s’installer. Ce qui veut dire que je porte une certaine responsabilité. Ils ont peur pour de bon, ils pensent à s’enfuir d’ici… Ah, à l’époque, je n’aurais jamais dû écouter ces illuminés et acheter la vallée en mon nom propre. Ensuite, ils en auraient fait ce qu’ils voulaient. Maintenant, c’est trop tard. Il y a quelque temps, j’en ai touché un mot au propriétaire, Cork Culligan, mais ce maudit Irlandais m’a demandé une somme astronomique. Toute la superficie, y compris la part des mormons, ne vaut pas dix mille dollars, et il en exige dix fois plus. Cent mille dollars pour apaiser ma conscience, excusez-moi, mais là, c’est de l’égoïsme plus du tout rationnel. Pour une telle somme, on peut s’offrir toutes les vallées de l’Etat du Wyoming. Cependant, je ne peux pas non plus laisser ces pauvres idiots dans le malheur. C’est la dernière fois que je les sors du pétrin, parole d’honneur ! Si, bien entendu, vous êtes d’accord pour vous occuper de cette affaire épineuse. Mais si vous ne la prenez pas, franchement, je les envoie balader. Qu’ils aillent au diable. J’en ai assez d’eux.
Il regarda Eraste Pétrovich, en feignant si bien la dureté que Fandorine sourit.
Cet « égoïste rationnel » lui était sympathique.
— Bon, je vais essayer de démêler cette histoire. Je pense que cela ne me p-prendra pas longtemps.
— C’est vrai ? Merci, mon ami ! Vous m’ôtez un poids de la conscience.
Star était fou de joie et il se mit à s’affairer comme s’il craignait que le détective ne changeât d’avis. Il se précipita vers Fandorine, l’aida à passer sa main dans la manche de sa redingote et, le poussant presque, l’entraîna vers la sortie.
— Ce chèque est pour vous, gardez-le. Comme je vous l’ai promis, c’est un dédommagement. Et pour avoir accepté de venir, en voici un autre, à titre d’avance et pour vos dépenses, dit-il en glissant les deux chèques dans la poche de Fandorine. Et si vous terminez l’affaire, nous ferons les comptes définitifs, et vous n’en serez pas pour vos frais, parole de Maurice Star. Vous allez vous rendre à Splitstone, où il vous faudra acheter des chevaux ; c’est le seul moyen de se déplacer dans Dream Valley. Je reste ici. J’ai beaucoup à faire et, d’ailleurs, de quelle aide pourrais-je vous être ? Mais jusqu’à Splitstone vous jouirez de tout le confort, car je vous prête mon carrosse. Un moyen de transport sensationnel, vous verrez ! Allons-y, allons-y, et pendant ce temps je vais vous parler du propriétaire de la vallée…