Devant le portail, un équipage attelé attendait effectivement. Au premier regard, Fandorine eut l’impression que, tel le Phénix, le wagon-salon ravagé était ressuscité de ses cendres. Même emblème d’or avec une étoile, parois en laque étincelante, lanternes de cristal aux quatre coins. Seule la dimension était un peu moindre, et devant, à la place de la locomotive, se trouvaient quatre percherons. Le cocher quant à lui portait haut-de-forme et gants blancs.
— Le voilà, mon fameux corbillard, déclara fièrement le colonel. Vous n’en trouverez pas un pareil dans le monde entier. Il a été construit à Londres spécialement pour moi. Comme ça, à Splitstone, les gens vous traiteront avec respect. Dans l’Ouest, comme partout, on vous juge sur l’apparence. Et la population de là-bas est du genre bagarreur, vous le verrez vous-même… Bon, allez-y et que Dieu vous garde, même si je ne crois pas en Lui. Venez en aide à nos compatriotes. Qui les tirera d’affaire sinon nous deux ?
Il serra vigoureusement la main de Fandorine. Puis, soudain, il sourit et dit sur le ton de la confidence :
— Vous savez, je suis parti de Russie sans un regard en arrière. Et je n’y suis jamais retourné depuis. J’ai toujours considéré ceci : là où est ta besogne, là est ta patrie. Or, ces derniers temps, je surprends chez moi un curieux sentiment. (Il baissa la voix comme s’il avouait quelque chose de légèrement inconvenant.) J’ai de la peine pour la Russie. Je me sens un peu coupable à son égard. Je vieillis, c’est sans doute ça. Je deviens sentimental. Regardez-nous tous les deux, forts et chanceux, nous l’avons abandonnée. Et tout va à merveille pour nous. Et elle, on la laisse tomber ou quoi ?
— Ne surestimons pas notre importance p-personnelle, répondit Eraste Pétrovitch avec une certaine irritation (le « curieux sentiment » dont parlait mister Star ne lui était pas totalement étranger). Elle a survécu aux Mongols et à bien des drames. Sans votre aide et sans la mienne. La Russie est une f-femme de caractère.
Mais, apparemment, Star ne l’écoutait pas. L’humeur changeante du colonel zigzagua de nouveau. Il regarda par-dessus l’épaule de son interlocuteur et plissa des yeux malicieux, comme s’il lui était venu une idée inattendue.
— A propos de femmes de caractère, dit-il en chuchotant. Regardez donc cette jolie rousse.
Juste en face, se trouvait l’hôtel Majestic, un imposant bâtiment de deux étages, d’architecture parisienne. Devant la porte en verre, attendait une solide calèche attelée à une paire de magnifiques petits chevaux à la robe d’un roux ardent. A côté, faisait les cent pas une jeune fille en habit de voyage et chapeau d’où dépassaient de somptueuses boucles, exactement de la même couleur flamboyante. En même temps qu’elle houspillait les boys de l’hôtel en train de charger dans la calèche un nombre impressionnant de paquets et de boîtes, la demoiselle examinait avec curiosité le carrosse de mister Star. Elle s’approcha, effleura de la main la portière étincelante, secoua la tête d’un air extasié. Elle ne remarqua pas Fandorine et le colonel qui se tenaient dans l’ombre.
— Elle tombe à pic, fit Star, toujours à voix basse. C’est miss Ashleen, la fille du vieux Cork Culligan, le propriétaire de Dream Valley. Apparemment, elle est venue faire des courses à Crooktown et elle s’apprête à rentrer au ranch familial. Et si vous emmeniez la dame ? Vous n’allez pas la laisser se faire secouer dans cette carriole sur la route poussiéreuse ? (Star fit un clin d’śil.) Et par la même occasion, vous pourriez parler de l’achat de la vallée. On dit que le papa ne refuse rien à sa fille. Qu’en dites-vous ?
— Je n’ai pas été embauché pour mener des négociations c-commerciales, répondit sèchement Fandorine.
Il essayait péniblement de voir si la jeune fille était jolie. Elle était un peu trop loin et en plus elle n’arrêtait pas de bouger, comme si elle ne tenait pas en place.
— Ce n’est pas un ordre, mais une prière, dit le colonel d’un ton pénétrant. Si l’Irlandais me vendait la vallée, je saurais y mettre de l’ordre… en tant que propriétaire. Ce n’est pas pour moi que je me décarcasse, mais pour nos compatriotes…
Le jeune fille finit par tourner la tête de ce côté-ci. Elle s’accroupit et, des deux mains, secoua la roue : elle vérifiait la souplesse des ressorts.
Arbitre de la beauté féminine, Massa la fixait d’un regard médusé. Conclusion, elle était mignonne.
— Si c’est pour des compatriotes… prononça sèchement Fandorine. Mais miss Culligan acceptera-t-elle de partager le carrosse d’un inconnu ?
La perle des prairies
La tâche n’était pas des plus simples. Comment entrer en contact avec une demoiselle qui ne vous a pas été présentée ?
Mister Star s’était soustrait à cette mission délicate, arguant de ses relations difficiles avec Culligan père. Une nouvelle fois, il souhaita rapidement bonne chance à Fandorine dans l’accomplissement de sa noble tâche, puis disparut derrière le portail.
Eraste Pétrovitch resta seul. Il lui vint une assez bonne idée : il faudrait que miss Culligan laisse tomber quelque chose. Il le lui ramasserait, elle le remercierait. Un mot en entraînant un autre, le contact serait établi.
Mais, malheureusement, Ashleen Culligan ne voulut pas faciliter la tâche de Fandorine. A en juger par ses gestes habiles et assurés, cette jeune fille laissait rarement tomber quoi que ce fût.
Elle effleura d’un doigt délicat la gueule du lion de bronze qui ornait le moyeu de la roue. Elle se redressa, et alla à l’arrière du carrosse. Là, elle parut intéressée par le compartiment à bagages. Elle se haussa sur la pointe des pieds. Mais comme elle était encore trop petite, elle sauta pour voir.
Les jeunes ladies de Boston et de New York, sans parler des Européennes, ne se comportaient jamais dans la rue avec une telle spontanéité. Et si, compte tenu de l’éloignement des foyers de la civilisation, je m’approchais tout simplement, levais mon chapeau et disais quelque chose d’un air dégagé ? se demanda Eraste Pétrovitch, hésitant.
Au même instant, le cocher et Massa entreprirent de fixer les bagages à l’arrière de la voiture. Miss Culligan dévisagea avec curiosité le Japonais, lequel faisait mine de l’ignorer. Puis elle se retourna brusquement, remarqua Fandorine, toujours en proie à l’indécision, et s’exclama :
— C’est votre Chinois ? Comme il est drôle ! Mais alors, c’est vous qui voyagez dans le carrosse du colonel Star ? Vous êtes qui pour lui ?
Seule une ravissante jeune femme peut se permettre une telle conduite sans pour autant sombrer dans le sans-gêne ou la vulgarité, se dit Fandorine, faisant quelques pas en avant.
Premièrement, il leva son haut-de-forme. Deuxièmement, il se présenta. Troisièmement, il expliqua que Massa n’était pas chinois mais japonais. Quatrièmement, il déclara qu’il se rendait à Splitstone. Cinquièmement, il voulut dire qu’il était partenaire en affaires de mister Star, mais il n’en n’eut pas le loisir, car en entendant prononcer le mot Splitstone, la demoiselle leva les bras au ciel :
— Oh, c’est vrai ? Mais alors, nous allons dans la même direction ! Mon papa a un ranch près de Splitstone, Double C. Vous avez dû en entendre parler. Non ? Comment est-ce possible ? Nos vaches portent la marque « Deux lunes », tout le monde les connaît. Je me présente, Ashleen Culligan. Puisque nous faisons la même route, peut-être pourrais-je monter avec vous dans le carrosse ? J’en ai tellement entendu parler ! (Voyant que Fandorine, légèrement hébété, ne répondait pas, elle le prit par la main et implora :) Oh, s’il vous plaît !